Parutions

Cultures et conflits
68. Circulation et archipels de l’exception
Ce numéro de Cultures & Conflits est le reflet des préoccupations de nombreux chercheurs concernant les implications de certaines pratiques sur les libertés contemporaines. Le fil d’Ariane que suivent les contributions concerne la circulation des personnes, leur droit, leur liberté et leur désir de mouvement à l’échelle internationale, ou la possibilité de pouvoir rester sur place. Ils analysent aussi la volonté de contrôle des gouvernements, y compris démocratiques, de filtrer et trier ceux qui sont désirables et ceux qui sont indésirables, et de recenser et de garder en mémoire ces mouvements. Ils s’interrogent enfin sur la mobilité et sa remise en cause par un appesantissement de la surveillance au nom de la prévention qui s’opérationnalise dans des contrôles a priori s’appuyant sur des logiques de suspicion portant sur des groupes particuliers. Ce contrôle de la circulation débouche souvent sur des pratiques illibérales, et il génère des archipels d’exception s’il n’est pas lui même soumis à des règles de contrôle démocratique.
This issue of Cultures & Conflits reflects the concerns of many researchers about the implications of certain practices on contemporary liberties. The Ariadne’s thread running through the contributions relates to the circulation of people, their right, their liberty and their desire to move internationally, or their possibility to remain. The contributions also analyze the governments’ (including democratic governments’) desire to control, to filter, to sort those who are desirable and those who are undesirable, and to take census and keep records of these movements. Further the contributions interrogate mobility and how mobility is questioned for the purpose of prevention through an increase in surveillance that takes place through a priori controls based upon logics of suspicion towards particular groups. This control of circulation often leads to illiberal practices and generates archipelagos of exception, if it is not subjected to rules of democratic control.

La violence des villes
Yves Pedrazzini
Il a vécu dans les bidonvilles d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie et même d’Amérique du Nord, puisqu’il a côtoyé les gangs de Philadelphie. Il vient de publier le livre La violence des villes (Écosociété) et il est avec nous au bout du fil, dans les studios de la Radio Suisse-Romande, à Lausanne…
En 1800, seulement 2% de la population mondiale était urbanisée. En 2015 – autant dire demain - plus de la moitié de l’humanité vivra en ville.
Cette croissance fulgurante amène son lot de problèmes, dont celui de la violence. Les habitants les plus pauvres qui se massent aux abords des métropoles comme Riò, Calcutta, Mexico ou Dakar vivent dans une violence souvent meurtrière.
Pour contrer la peur que cette violence suscite chez les plus riches, on crée de véritables forteresses sécurisées, tout en marginalisant à l’extrême ces populations.
Au lieu de regarder cette violence de l’extérieur, du haut de nos tours d’ivoire, et d’accuser les plus pauvres, le sociologue Yves Pedrazzini l’a observée de l’intérieur.
Yves Pedrazzini rentre tout juste de Colombie et du Venezuela. Caracas, au Venezuela, est un peu sa seconde patrie, puisqu’il y a rencontré son ex-femme avec qui il a eu deux enfants. Il l’a rencontrée dans une favella.
Son lien avec les bidonvilles de Caracas est très fort parce qu’il y retourne sans cesse depuis 18 ans. Il est le parrain de la fille d’un ami aujourd’hui décédé (un chef de gang).
L’objectif de son livre est de mieux comprendre le point de vue de ceux qu’il appelle les «habitants extrêmes», c’est à dire ceux qui vivent dans les bidonvilles
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La violence révolutionnaire
La violence est une forme de contestation d’un ordre politique, économique ou culturel réputé légitime. Ses manifestations, rarement isolées, demandent à être contextualisées historiquement et géographiquement, qu’elles puisent à une même source d’inspiration (anarcho-syndicalisme, marxisme, islamisme radical, etc.) ou qu’elles empruntent des modalités proches (assassinat politique, complot, terreur, etc.).
Fraction armée rouge, Action directe, Brigades rouges, Weather Underground Organization, Armée rouge japonaise : comment expliquer l’éclosion de groupes choisissant la voie armée au cours des années 1968 en Europe comme aux États-Unis et au Japon ? Quelles références et variables communes permettent alors cette diffusion ?
Quarante ans après Mai 68, cet ouvrage interroge la résurgence et l’itinéraire de la violence révolutionnaire d’extrême gauche.
| Langue français |
| Éditeur Presses de Sciences Po |
sous la direction de Laurent MUCCHIELLI
Les années 1997-2002 furent celles du « tournant sécuritaire », marqué par la surenchère électorale sur le thème de l’insécurité. Mais, depuis 2002, la France est engagée dans une véritable « frénésie sécuritaire », qui n’a fait que s’aggraver depuis l’élection présidentielle de 2007.
Chasse aux étrangers sans papiers, internement prolongé d’adultes et d’enfants en zones de rétention, multiplication des infractions et des sanctions, remise en cause de la justice des mineurs, atteinte à certaines libertés au nom de la lutte antiterroriste, pression croissante du pouvoir politique sur les magistrats, explosion de la population carcérale, mais aussi abandon de la police de proximité, recours croissant au fichage, à la vidéosurveillance et à la biométrie, montée en puissance des technologies et des doctrines d’origine militaire.
Les auteurs de ce livre, spécialistes reconnus dans leurs domaines, décryptent les facettes de cette frénésie, ses origines idéologiques et sa mise en scène médiatique. À partir de leurs recherches, études et enquêtes, ils montrent qu’elle ne répond pas à la demande de sécurité des populations et alertent sur l’avènement possible d’une nouvelle « société sécuritaire ».

Sociologie des émeutes de Michel Kokoreff. Payot, 335 p.
Que s’est-il donc réellement passé, lorsque des quartiers paupérisés, stigmatisés et racialisés se sont subitement embrasés, provoquant une prise de conscience collective devant le malaise des banlieues populaires « immigrées » et le durcissement des relations entre les jeunes et la police ?
Que nous disent ces émeutes et celles qui suivirent des profondes mutations sociales et politiques qui affectent l’ensemble de notre pays ?
Les émeutes n’étaient pas fatales. Si nous continuons de ne pas comprendre, d’oublier et de refouler ce qui s’est passé et dit, alors, les mêmes causes produisant les mêmes effets, d’autres embrasements auront lieu. En pire.

L’anthropologie face à ses objets. Nouveaux contextes ethnographiques; sous la direction de Olivier LESERVOISIER et Laurent VIDAL
L’histoire de l’anthropologie est scandée par des débats de nature épistémologique et méthodologique sur les conditions de déploiement de son regard : sont alors interrogés les pratiques du terrain, les dispositifs d’analyse, les procédures de restitution et les rapports aux instances politiques. Ce qui apparaît aux auteurs de cet ouvrage comme relevant d’un nécessaire souci réflexif dans la démarche de l’anthropologue doit de nos jours être réévalué à l’aune d’une série de transformations sur lesquelles l’anthropologie porte son attention : la multiplication de situations conflictuelles ; les expressions multiformes de la « transnationalisation » des religions, des codes culturels et des économies ; les références revisitées au passé… Face à ces nouveaux contextes, l’objectif de ce livre est précisément de s’interroger sur les conditions actuelles de l’exercice ethnologique et, au-delà, de contribuer à dresser un état des lieux de la discipline. Il vise ainsi à prolonger et enrichir la réflexion engagée dans des ouvrages parus récemment sur le sujet, en faisant porter la réflexion sur les changements en cours que connaît le métier d’ethnologue et en posant la réflexivité comme condition de la production de connaissances nouvelles, loin de toute idée d’enfermement introspectif. Sur des objets variés, dans des aires géographiques d’une grande diversité mais aussi au regard de références théoriques multiples, qui interdisent tout enfermement des analyses produites, les textes présentés dans cet ouvrage mettent en scène et en débat, la triple fi gure du savant, de l’expert et du militant. Ainsi, en réfléchissant sur leur rapport aux données collectées, à l’enquête et à l’enquêté, à la demande qui leur est formulée (des usages sociaux des savoirs à l’interdisciplinarité) — et en replaçant ces réflexions dans le temps du terrain (continu ou répété) et dans son espace (fragmenté et « multi-situé ») — les auteurs explorent de façon renouvelée ces figures archétypales de l’anthropologue.

Compte rendu du livre « Territory, authority, rights – From Medieval to Global Assemblages » de Saskia Sassen
Par Katja Hackenberg
Le livre «Territory, authority, rights – From Medieval to Global Assemblages» de Saskia Sassen traite la question : « où l’Etat-nation est-ce qu’il se termine et où la mondialisation commence ? ». Selon elle, c’est l’Etat-nation qui a permis l’émergence d’une ère mondialisée. En dépit du fait que la mondialisation implique de nombreux processus de dénationalisation, elle est formée et profondément ancrée dans les institutions de l’Etat-nation. En conséquence, Sassen met en exergue que le global se développe au sein du national et que ces deux forces s’enchevêtrent et mènent une relation d’interdépendance dans laquelle les capacités de l’Etat-nation sont transformées et réinterprétées pour devenir part d’une nouvelle logique d’organisation.
Pour élucider cette thèse, Saskia Sassen analyse la transformation et l’interdépendance des trois composantes intégrales de chaque société (le territoire, l’autorité et les droits) pendant trois ères historiques majeures : le médiéval, le national et le global. Elle délimite trois domaines analytiques qui servent à appréhender la nature et les qualités spécifiques du territoire, de l’autorité et des droits au cours de chaque époque :
- Les capacités (« capabilities ») visant à définir tous les acquis permettant aux institutions de se développer et de se transformer.
- Les points culminants (« tipping points »). Ce domaine distingue les événements historiques qui ont poussé la transformation de certaines institutions.
- Les logiques d’organisation (« organising logics ») permettant de comprendre la structure de la transformation des institutions à travers l’espace et le temps.
Le livre comporte trois parties : la formation du national (« assembling the national »), la décomposition du national (« disassembling the national »), et la formation du global (« assembling the global »).
La première partie est consacrée à l’émergence du principe de la territorialité sur le continent européen pendant le Moyen-Age. Cette époque, se caractérisant par la formation d’Etats et par un conquête impérialistique, a developpé les premières opérations politiques et économiques à l’échelle globale. Trois axes d’analyse sont au centre de cette partie : l’acquisition du pouvoir de contrôle sur des territoires spécifiques, la formation d’une structure d’Etat capable de retirer un revenu (« bureaucracy ») et le principe d’une autorité légitime qui puise dans l’idée d’un ordre divin.
La seconde partie cerne l’émergence d’un précoce Etat moderne en Europe permettant de former la notion d’une autorité nationale liée à un territoire précis en dépit d’une expansion impériale amenant à la naissance d’une économie globale. La réaction des Etats, face à l’extension du capitalisme mondial, a générée des formes nationales de capitalisme dans lesquelles prévalent les mécanismes formalisant les activités inter-étatiques (Traités, concertations) sur des formes de rivalité s’imposant auxtravers des guerres et des batailles. Au cours du XVIIIème et du XIXème siècle, de nombreux processus de dénationalisation émergent à l’issue des tendances structurelles d’un capitalisme global. Ces processus démantèlent l’autorité de l’Etat-nation au profit d’une forme d’autorité transnationale.
La troisième partie analyse l’âge global se mettant en place à partir des années 80. Il se caractérise par la neutralisation d’un marché national, par une déstabilisation de la sphère publique qui laisse la place à des nouveaux acteurs provenant majoritairement de la sphère privée. Dû au déclin du contrôle de l’Etat-nation sur le système économique, ces acteurs assument une grande responsabilité sur les politiques publiques. L’âge global est marqué par une réarticulation du terme national, les interactions entre les citoyens et l’Etat se réduisent : les institutions de l’Etat-providence comme les écoles, les prisons ainsi que les systèmes de la sécurité sociale sont privatisés. En conséquence, la loyauté du citoyen envers l’Etat se diminue, elle est remplacée par la citoyenneté du consommateur dans laquelle les entreprises et les marques deviennent un pilier central pour l’identité du citoyen.
Saskia Sassen met en évidence que la période actuelle se caractérise par une grande incertitude. La dissolution des autorités et des droits en dessous de l’Etat-nation répond aux processus de dénationalisation des autorités et des droits en dessus de l’Etat-nation. Ce double mouvement crée plutôt des fluctuations que de la stabilité. Ipso facto, il n’y a pas de sécurité en ce qui concerne le résultat de ce développement : l’apogée du territoire, de l’autorité et des droits consiste dans le fait que les activistes politiques peuvent chercher des nouveaux espaces pour explorer les incertitudes de l’âge global. Selon Sassen, la décomposition apparente de la société contemporaine génère un type d’ordre transgressant les limites structurelles existantes de la société (« in-between order ») incluant les financiers globaux et les activistes politiques.

