Carta settimanale
Billet hebdomadaire de Alain Bertho dans
Mars 2009
59. Emeutes : le rythme s’accélère
On dénombre au moins 53 émeutes dans le monde entre le premier janvier 2009 et la fin du mois de mars. C’est plus que le trimestre précédent (43) lui-même en hausse sensible sur le troisième trimestre 2008 (25). 27 pays sur tous les continents sont touchés. Certaines émeutes ont fait la Une de la presse mondiale comme celles de Madagascar qui ont été le prélude du coup d’Etat du jeune maire de la capitale, celles de la Guadeloupe, de la Martinique et de la réunion au moment des mouvements de grève contre la vie chère en février et mars.
On retrouve certes les déclencheurs habituels de la colère de ces dernières années : la mort d’un jeune tué par la police (Oakland en janvier), les conflits religieux (Pakistan, Somalie, Barein), les tensions avec la police (France, Algérie). Mais le répertoire de la révolte s’élargit rapidement : les conflits sociaux classiques ou les mobilisations étudiantes s’enveniment (France, Espagne), des « flash mob » de Facebook tournent à l’affrontement (France), la sortie d’un film sur des émeutes fait émeute (Australie). Même les centres de détention pour les étrangers en situation irrégulière sont touchés par des révoltes en Italie (Lampedusa a brûlé) et à Malte (Safi).
La crise et le début de ses conséquences génère des émeutes d’un nouveau type qui touchent d’abord l’Europe de l’Est (Sofia en Bulgarie, Riga en Lettonie, Vilnius en Lituanie) mais aussi en Islande. Certains gouvernements n’y résistent pas.
A se polariser sur quelques événements qui font les gros titres, on ne voit pas l’essentiel : l’émeute s’installe comme un mode de relation entre les gens et les pouvoirs dans une multitude de petits conflits locaux dont on ne parle pas ou peu. Les Etats abordent la crise qui commence à peine avec une légitimité bien faible.
58. Le temps des embuscades.
Ce qui s’est passé aux Mureaux le 14 mars 2009 inquiète la police et le gouvernement français. Dans cette petite ville des Yvelines dans la banlieue parisienne, les forces de l’ordre ont été confrontées à un scénario qui n’est pas tout à fait celui des émeutes.
En effet, si une compagnie d’intervention de CRS intervient ce soir là vers 20h15 dans le quartier des Musiciens, c’est qu’elle a été appelée après l’incendie d’un véhicule. Appelée et attirée dans un traquenard. Dès leur arrivée, les policiers ont essuyé des jets de projectiles divers. Des affrontements ont ensuite eu lieu durant une heure dans le quartier de la Vigne Blanche, ponctués de tirs de carabine.
Il est difficile de ne pas voir un rapport avec la mort, une semaine plus tôt, d’un jeune homme originaire des Mureaux, abattu sur l’autoroute A4 alors qu’il tentait de se soustraire à un contrôle de police. Le scénario attendu aurait été celui d’une émotion immédiate et d’incidents le soir même ou le lendemain.
Dans ce cas rien de tel : la vengeance, il faut l’appeler ainsi, est mûrement réfléchie, préparée, planifiée. C’est une opération de guérilla urbaine qui est montée. On appelle cela en France, selon une vieille expression, « la réponse du berger à la bergère » : au traitement militaire des banlieues lancé depuis des mois par le gouvernement, notamment après les émeutes de Villiers le Bel en 2007, des jeunes des quartiers répondent de façon militaire.
Ce n’est pas la première fois. En novembre 2008, un scénario analogue s’était déroulé dans la petite ville méridionale de Cavaillon, ou à Grigny, en banlieue parisienne en mars 2008. Comme la seule réponse gouvernementale reste l’accentuation de la répression et l’amélioration de ses moyens militaires, on voit mal ce qui peut arrêter l’escalade.
57. La première « émeute facebook »
Connaissez-vous Facebook ? Cet opérateur en ligne de « réseaux sociaux » a connu un succès foudroyant ces dernières années. Mais les millions de personnes connectées les unes aux autres ne restent pas sur la toile. Il leur arrive de faire irruption dans le monde matériel de façon intempestive et festive. Facebook permet de « créer un événement ». Vous choisissez une date, un lieu, un thème. Vous lancez dans vos réseaux. Des centaines de gens s’inscrivent sans se connaître et le jour dit, au lieu dit, ils sont là par dizaines ou par centaines.
C’est ce qui s’est passé samedi 7 mars dans la ville de Tours en France. L’idée était de faire une fête spontanée place Plumereau dans le centre de la ville. Idée réussie : 300 personnes s’y sont retrouvées. Vers 22h30/23h des feux de joie ont été allumés avec des cartons et des palettes de bois. Les pompiers interviennent alors pour les éteindre. Les jeunes les sifflent et les prennent à partie verbalement. Quelques minutes plus tard la police arrive en force.
La suite est d’une grande banalité. Une vidéo sur Dailymotion en donne quelques images ainsi qu’un groupe ouvert sur facebook qui fournit aussi témoignages et forum de discussion. Les affrontements avec les forces de police ont eu lieu dans le centre de la ville jusqu’à 4 heures du matin selon les témoins. Jets de boulons, canettes, pierres, bouteilles en verre d’un côté, gaz lacrymogènes et flashball de l’autre.
Si la seule présence de jeunes en nombre dans un cadre non prévu suffit à provoquer une émeute par intervention policière, la cause des émeutes doit sans doute moins être cherchée du côté des banlieues que du côté des Etats.
56. Emeutes au tribunal
Partout dans le monde, les émeutes qui ont émaillé l’année 2008 ou d’autres, plus anciennes, trouvent leur dénouement judiciaire. Les condamnations tombent.
En septembre 2008, le tribunal de Mougo au Cameroun à condamné à trois ans de prison et 280 millions de francs (CFA) l’artiste Lapiro de Mbanga pour sa participation aux émeutes de la faim de février qui avaient fait l’objet d’une répression brutale et sanglante.
Les émeutiers de Gdyel (Algérie) qui avaient participé aux événements d’Oran du 15 avril 2008 ont été condamnés à deux ans de prison en décembre par le tribunal de cette ville.
La cour d’appel de Rennes (France) a examiné en mars 2009 le dossier des émeutes survenues à Brest le 7 novembre 2005 au moment des émeutes de banlieue dans toute la France. Une école avait été incendiée. La police, lorsqu’elle était arrivée, avait été accueillie par des coups de fusil. Un premier jugement en 2008 s’était conclu par la libération de 3 suspects faute de la moindre preuve. Un seul avait été condamné (à trois ans de prison), le propriétaire du fusil qui pourtant n’était pas le tireur. Comme cela est possible en France, le « parquet » (le procureur au tribunal)qui avait réclamé 3 et 7 ans de prison, avait fait appel de la décision, la trouvant trop « laxiste ». Le jugement définitif interviendra le 31 mars.
A quelques milliers de kilomètres de là, le Sénégal revient sur les conséquences des émeutes de Kédougou, le 23 décembre 2008. Ce sont des manifestations étudiantes qui à l’époque avaient dérapé après la mort de deux jeunes mineurs tués par balle par la police. De nombreuses arrestations étaient intervenues. En pleine campagne électorale, le président Abdoulaye Wade a annoncé sa décision de les gracier. Ils seront bientôt libres : une situation, on le voit, assez exceptionnelle.
Février 2009
55. La Martinique banlieue lointaine… et si proche
Après la Guadeloupe, la Martinique connaît à son tour les nuits illuminées par les incendies de voiture. L’émeute diffuse a commencé le mardi 24 au soir et repris dès le lendemain. Mercredi 25 au soir sur plusieurs artères de la ville de Fort-de-France, des barrages ont été érigés avec des poubelles, dont certaines étaient en feu. Des détonations résonnaient régulièrement tandis que montaient des fumées et des odeurs des gaz lacrymogènes. Les rideaux métalliques d’au moins trois grandes surfaces ont été éventrés. Une voiture a été lancée contre l’hypermarché Carrefour Dillon. Un tracteur a pénétré dans le magasin « Intersport ». L’autoroute était bloquée par des jeunes outillés de des cocktails molotov. Comme dans les plus belles nuits de novembre 2005, tout au long de la soirée, des jeunes encagoulés et très mobiles ont sillonné les rues et ont fait courir les forces de l’ordre.
Les scènes nocturnes d’émeutes « de banlieue » deviennent universelles. Elles sont diffusées dès le lendemain matin par des vidéastes amateurs sur Youtube et Dailymotion. Les scénarios manquent d’originalité. Cadrage et montage aussi. Mais venue de tous les continents cette production donne à voir le paysage mondial et nocturne d’une révolte juvénile qui déborde les circonstances locales de son expression.
Les émeutes de 1967 en Guadeloupe avaient fait 80 morts. Dans l’indifférence relative des la métropole. Pour les français d’Europe, ces colonies étaient bien lointaines et loin de leur vie. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Ces colonies sont devenues des banlieues populaires. Selon un sondage, plus de 60% des français soutiennent ou comprennent le mouvement revendicatif de la Guadeloupe et de la Martinique. Malgré les émeutes ou grâce à elles ?
54. La Guadeloupe, une banlieue ?
Après trois semaines de grève générale contre la vie chère, le mépris et l’autisme du gouvernement français ont enclenché la mécanique des émeutes en Guadeloupe. Le 16 février l’île s’est embrasée comme elle l’a fait à plusieurs reprises dans sa longue histoire coloniale. Paralysée par les barrages routiers, comme la Guyane il y a quelques mois, la Guadeloupe connaît alors des nuits de violence où la police et la gendarmerie semblent complètement débordés. Barrages en feu, pillages, tirs à balle réelle, c’est plus qu’une émeute : cela ressemble plus à une insurrection soutenue par l’ensemble de la population.
Par ignorance (volontaire ou non) de la situation coloniale explosive des Antilles, par volonté, peut-être de se rassurer sur leur incapacité récurrente à respecter les classes populaires, le pouvoir et une partie des médias ont trouvé une explication : c’est la banlieue, les fameux « quartiers sensibles » ! Le journal français les Echos, vous le dit le 19 février : Point à Pitre, Clichy sous-bois, Villiers le Bel, mêmes problème et mêmes combattants ! Du côté gouvernemental les mêmes recettes semblent en effet de mise : la ministre de l’intérieur envoie des centaines de CRS, le premier ministre accuse des « délinquant » du meurtre pour le moins étrange d’un des dirigeants du mouvement.
Les Echos nous le disent : « Ce qui est commun à toutes ces banlieues, c’est l’incapacité des dirigeants de tous bords à mettre en oeuvre une politique publique digne de l’immense problème posé. » Autrement dit, ce qui fait la « banlieue » ce n’est ni une forme urbaine, ni les silhouettes cagoulées des jeunes desperados nocturnes, ni les voitures brûlées. Ce qui fait la banlieue c’est l’attitude et la subjectivité de l’Etat contemporain, quels que soient ses dirigeants, vis-à-vis de son peuple. C’est ce divorce que nous donnent à voir les émeutes partout dans le monde.
53 L’émeute entre histoire et science fiction
Le cinéma s’intéresse aux émeutes de banlieue.
Le 18 février sort sur les écrans français « Banlieue 13 l’ultimatum » de Patrick Alessandrin, ancien assistant de Luc Besson. Hors du temps mais dans un futur pas si invraisemblable, l’action se déroule dans une des cités isolées du reste de la ville par un mur sans fin. Les quartiers mis en quarantaine sont la proie des gangs. Des flics de choc, as des arts martiaux, y sont envoyés par les services secrets pour « mettre le feu aux poudres » et « régler le problème ». Kung fu acrobatique, caricatures de chefs de bande « ethnique », combat de rue au mortier et à la voiture volante, intervention de l’armée de l’air sont au rendez-vous.
La ségrégation urbaine est passée aux couleurs d’un imaginaire militaire aussi meurtrier qu’infantilisant. On ne sait pas trop si on doit se désoler de la fabrication de telles fables guerrières à grand spectacle ou s’intéresser au symptôme incontestable du délitement de la culture politique française et européenne qu’elles nous donnent à voir. Car il faut des producteurs pour financer de tels films et des spectateurs pour les rentabiliser.
Spyke Lee, quant à lui, a du mal à réunir les fonds pour financer son projet : L.A. Riots un film sur les émeutes de Los Angeles en 1992. Un sujet historique mais en même temps plus actuel. On se souvient en effet que ces émeutes, les plus importantes que la ville ait connues, avaient éclaté après l’acquittement des policiers qui avaient tabassé Rodney King. Loin des effets spéciaux spectaculaires et du manichéisme sécuritaire, Spyke Lee entend montrer les tenants et les aboutissants de cette explosion. Il l’avait fait avec brio en 1988 avec « Do the Right thing », inspiré de l’histoire réelle de Howard Beach, un jeune noir lynché en pleine rue dans un quartier italien du Queens. Bonne chance Spyke Lee !
Janvier 2009
52. Les émeutes sortent des banlieues (2)
2008 restera sans doute comme l’année des émeutes avec plus de cent situations d’affrontements entre les populations et les Etats recensées à travers le monde. Certaines ont duré longtemps : les émeutes de Grèce près de trois semaines, comme la guérilla urbaine de Sidi Ifni dans le sud Marocain, ou le soulèvement de Tacna au Pérou. Les affrontements entre la population de Redeyef et l’Etat tunisien se sont prolongés pendant plusieurs mois.
2008 a connu son lot de jeunes victimes dont les morts scandaleuses ont provoqué l’émotion populaire : à Shenzhen en Chine, à Kedougou au Sénégal, à Palerme, à Romans en France, à Roquetas del Mar en Espagne et bien sûr à Athènes. Mais les causes de ces soulèvements se diversifient : émeutes contre la vie chère ou contre les coupures électricité en Afrique et en Asie, émeutes de la jeunesse scolarisée en France, en Grèce ou en Amérique latine, émeutes contre les fraudes électorales en Mongolie, émeutes des épargnants contre les faillites bancaires en Colombie…
L’émeute n’est plus l’apanage de la banlieue, voire de la seule banlieue française. Elle est le symptôme inquiétant de la défiance montante des peuples et notamment de la jeunesse du monde vis-à-vis des institutions et du monde politique. Quel que soit le continent et quel que soit le régime.
Certains pays avaient été épargnés comme les USA. La mort d’un jeune tué par la police à Oakland en janvier et l’émeute qui a suivi remet l’Oncle Sam dans la normalité mondiale…
2009 va-t-il dépasser 2008 ? Dans le seul mois de janvier, la Bulgarie, la Lituanie et la Lettonie ont été secouées. Au bord de la faillite, l’Islande a connu ses premières manifestations violentes depuis 60 ans ! Quelques jours après, Tananarive est à feu et à sang. Bienvenue dans la crise !
51. La guerre des favelas
Une guerre larvée, permanente et meurtrière : tel est le quotidien des habitants les plus pauvres du Brésil, ceux qui vivent le plus souvent dans les favelas. L’ONG Human Right Watch dans son bilan annuel dénombre 50 000 personnes tuées par balle, du fait de la police ou des gangs.(http://www.hrw.org/sites/default/files/related_material/brazil.pdf)
Dans le seul Etat de Rio de Janeiro, on compte 4 personnes par jour tuées par la police (757 entre janvier et juin) dans ce que les autorités appellent des « actes de résistance ». Or les exécutions des jeunes sont sommaires, souvent opérées d’une balle dans la nuque. La police n’est pas seule en cause : milices et forces paramilitaires ne chôment pas. Et la violence s’étend à la campagne : les conflits autour de la terre ne sont pas moins meurtriers.
Cette véritable guerre est menée au nom de la sécurité de ceux qu’on nomme « les gens de l’asphalte », autrement dit ceux qui vivent en ville, là où rues et trottoirs sont goudronnés. Les incursions policières sont toujours brutales et sanglantes, souvent aveugles, touchant indifféremment femmes, enfants ou personnes âgées.
Dans ces circonstances, l’écho des guerres moyen-orientales et de l’offensive israélienne à Gaza est au Brésil tout à fait paradoxal. .. Le chanteur brésilien Jorge Aragão dans une de ses chansons a annoncé la couleur : « O Iraque é Aqui », « l’Irak, c’est ici » quand les troupes américaines ont commencé à occuper l’Irak.
Quand les classes moyennes brésiliennes s’indignent du carnage opéré à Gaza, les favelas restent silencieuses. Non par indifférence au malheur, mais sans doute par le sentiment diffus que ce malheur là, elles l’ont déjà un petit peu en partage. Elles connaissent déjà, à leur façon, « la férocité du puissant quand il joue les victimes », comme dit l’écrivain français Daniel Pennac.
50. Lingang, banlieue fantôme
A Lingang, autour d’un lac artificiel de 5,6 km², la municipalité de Shanghai prévoit d’installer 400.000 personnes d’ici trois ans et 800.000 à l’horizon 2020 sur de 312 km². Les premiers appartements ont été livrés il y a un an déjà. En septembre 2008, 20.000 étudiants ont commencé à occuper les locaux neuf de l’Université maritime de Shanghai. Le siège du district de Nanhui a été transféré à Lingang. Près de 35,7 milliards de yuans ont été investis, dont 22,5 milliards pour les infrastructures.
Les premiers appartements ont été livrés avant même que des transports en commun ne desservent la ville ou que des commerces ne puissent approvisionner les résidents. Le quartier, n’est relié que par bus aux villes les plus proches. Le métro est prévu pour 2012. Le seul commerce est une supérette. Le magasin suivant est à une heure de route.
Aujourd’hui, le projet grandiose est un projet fantôme.
Que manque-t-il donc à Lingang pour que les rue s’animent, que le campus reste moins silencieux ? Peut-être tout simplement des activités économiques. Elles doivent être induites par le nouveau port en eaux profondes de Yangshan, construit sur une île et relié à la terre par un pont de 32 kilomètre. Les autorités multiplient les arguments auprès des entreprises en faveur de leur installation pour développer l’activité de la zone. Pour l’instant, beaucoup de transitaires préfèrent la zone de Waigaoqiao, sur le site de l’ancien port.
D’autres projets resteront dans les cartons comme celui de l’éco-cité de Dongtan sur l’île de Chongming, à l’embouchure du Yangtse prévue pour 50.000 personnes avant l’Exposition universelle de 2010 et 500.000 en 2040. Le projet a été suspendu en 2006 après de limogeage du dirigeant du Parti Communiste de Shanghai, Chen Liangyu, condamné ensuite pour corruption.
49. Feux de la Saint-Sylvestre : record battu !
35 000 policiers mobilisés dans toute la France dont 7000 en région parisienne aux côtés de 50 000 pompiers : comme chaque année en France, le réveillon de la Saint-Sylvestre était annoncé comme un réveillon à haut risque par les pouvoirs publics. Il fut donc sous haute surveillance. Michèle Alliot-Marie, Ministre de l’Intérieur est allée inspecter ses troupes sur le terrain, dans le département symbole de la banlieue le « 93 » (Seine-saint-Denis). Mais on ne lutte pas contre les traditions populaires et celle-ci, même récente en est une : en France, dans un certain nombre de régions, les voitures brûlent entre le 31 décembre et le premier janvier.
Certes, les communiqués matinaux du gouvernement le 1 janvier se veulent rassurants. « Nuit plutôt calme » selon le ministère de l’Intérieur. On compte pourtant dans un premier bilan qui n’est jamais définitif, 445 voitures brûlées à 6H00, contre 372 durant la même période en 2008. Les feux de la Saint-Sylvestre ont enregistré une hausse de près de 20%. L’Alsace reste en pointe avec une centaine de véhicules brûlés. La région de Mulhouse y double la mise (30 au lieu de 15 en 2008). Aux alentours de Lyon, une quarantaine de voitures ont brûlé, ainsi qu’une trentaine en Isère. En région parisienne, dans le Val-d’Oise, 43 véhicules ont brûlé, 24 en Seine-et-Marne, 23 dans les Hauts-de-Seine, une dizaine en Seine-Saint-Denis. Dans le Nord, 94 incendies de voitures ont été recensés. Dans l’Ouest, on en compte 32 à Nantes, et 7 à Angers. Dans le Sud-Ouest, Toulouse (12) ou Montauban (2), ne sont pas en reste.
A des centaines de kilomètres de là, à Salonique dans le Nord de la Grèce, quelque 150 jeunes ont posé des engins incendiaires de fabrication artisanale devant plusieurs banques et grands magasins avant d’affronter les forces de l’ordre. Les traditions s’exportent-elles ?
décembre 2008
48. Le silence de l’avenir
La vieille Europe est en train de découvrir, à travers le visage de colère de la jeunesse grecque, l’insupportable mutisme de la politique et des Etats sur l’avenir du monde.
Certes ce silence a ses raisons. Toutes les générations successives de l’après guerre en passant par la génération qui a eu vingt ans en 1968 et même celle qui a fait son apprentissage du monde avec la fin du fordisme et la montée du chômage ont certes eu des expériences diverses. Mais elles ont eu en commun les références culturelles et politiques qui permettaient à la fois de penser le présent et d’imaginer un éventuel avenir, si possible meilleur.
Progrès scientifique, progrès économique, progrès social, progrès démocratiques étaient pensés de façon articulée dans une représentation de l’histoire du genre humain dont les modalités étaient en débat. Pour le meilleur et pour le pire, le communisme a porté à son paroxysme, au cours du XX° siècle, cet esprit du temps.
Toutes ces générations ont été confrontées depuis 10 ans à un changement d’époque comme il en existe peu dans l’histoire de l’humanité. Les mots nous manquent pour caractériser cette rupture objective et subjective car les mots anciens ne sont souvent plus qu’un discours creux. Et qu’avons-nous vécu dans cette période ouverte par la fin du communisme dont nous n’avons pas vu qu’elle était le signe de la fin de tout un monde?
Nous avons vécu la fin de la guerre froide. Mais on veut nous convaincre que nous avons troqué l’équilibre de la terreur pour la guerre des civilisations.
Nous avons vécu l’émergence mondiale d’une économie de la connaissance et de la créativité qui pourrait libérer les hommes des contraintes de l’industrialisme. Mais le capital dans son inutilité parasitaire a investi une économie rentière et prédatrice qui est en train coûter cher à l’humanité.
Nous avons vécu l’ouverture d’un espace mondial de l’intelligence collective que sont les forums sociaux et le mouvement altermondialiste. Mais nous avons aussi vécu les attentats du 11 septembre 2001 la mise en place, à leur occasion, d’une stratégie de « guerre sans fin ».
Le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique a été à la fois le cerveau et le bras armé le plus visible de ce nouveau mode de gouvernement. Mais quand l’Europe, et notamment la France et l’Italie, s’enfoncent dans la régression démocratique et la mise en pièce de l’Etat de Droit, c’est des Etats-Unis aussi qui vient ce signe historique de renouveau démocratique que constitue l’élection de Barak Obama.
La mondialisation ouvre les frontières aux capitaux, aux marchandises et même aux idées. Mais dans le même temps les frontières deviennent de plus en plus dangereuses pour les pauvres qui tentent de les traverser et les nationalismes explosent, porteurs de la haine de l’autre et parfois de massacres.
Le sud se développe, se modernise et s’urbanise. Mais les écarts de richesses et de revenus, loin de s’atténuer, se mondialisent. Et la ville prend souvent le visage du « pire des mondes possibles » selon la formule de Mike Davis, monde de bidonville et de violences sociales et sécuritaires.
L’avenir est obéré par le risque et nous savons aujourd’hui de façon précise que les avertissements du rapport Meadows et du M.I.T en 1972 étaient très en deçà de la réalité des menaces qui pèsent à court terme sur la planète.
Comment s’étonner dans ces conditions que l’émeute s’étende, en Grèce aujourd’hui, comme hier ailleurs et sur tous les continents. Et demain ? Car cette « décade prodigieuse »[1] ne s’est-elle pas ouverte politiquement par deux émeutes : celle de Seattle en 1999 et celle, meurtrière, de Gènes en 2001 ? Et pour quelques événements phares et mondialement visibles comme les émeutes françaises de novembre décembre 2005, combien d’émeutes localisées, passées sous silence sinon silencieuses, chaque mois et parfois chaque semaine ?
Au départ des émeutes en Grèce, en France, au Canada, en Italie, en Chine, en Espagne, en Hollande, en Algérie, il y a très souvent la mort violente de jeunes gens méprisés au passage par les discours officiels. L’incompréhension du présent et le silence sur l’avenir doit-il s’accompagner de la stigmatisation de ceux qui sont à la fois l’incarnation du futur et les vrais contemporains de notre époque : la jeunesse du monde. Leur révolte n’est pas seulement compréhensible. Elle est nécessaire.
[1] Film français de Claude Chabrol, 1971
47. L’émeute sort des banlieues
Ces dernières semaines, une angoisse a saisi tous les gouvernements d’Europe : et si la violence sortait des banlieues ? Les événements de Grèce sont en effet un mystère pour tous ceux (et ils sont nombreux) qui pensaient que les émeutes françaises étaient une exception, que la violence contre l’Etat n’était qu’une affaire d’immigrés. En 2006 en France, on n’avait eu de cesse d’opposer le mouvement étudiant raisonnable dans ses actions et les « casseurs » venus en découdre avec la police. Mais le mouvement avait finalement fait reculer le pouvoir en ayant recours à des méthodes plus musclées comme les blocages de gares ou d’autoroutes.
Déjà pendant l’hiver et le printemps 2008, la mobilisation lycéenne en France avait pris souvent des formes locales assez violentes face aux forces de l’ordre.
Car ce sont les plus jeunes qui sont en première ligne : comme en France en 2005 avec Zyed et Bouna, en 2007 à Villiers Lebel avec Moushin et Larami, à Romans en 2008, à Palerme peu après. Et ce sont les plus jeunes qui ont envie « d’en découdre »
Les Etats en Europe, mais aussi dans le monde n’ont pas à faire face à des manifestations marginales de révolte, marges urbaines qualifiées de banlieues, marge populaires qualifiées d’immigrées, ou marges politiques qu’on les qualifie « d’ultra gauche » ou « d’islamisme ». Même si l’Etat partout tente désespérément de les opposer, la coupure entre la jeunesse populaire ségréguée et stigmatisée et une jeunesse scolarisée fortement malmenée n’est pas fatale car c’est une construction idéologique et non une réalité politique et sociale. La génération précaire grecque nous le démontre. Et le ministre français de l’Education nationale qui retire sa réforme après quelques jours d’incidents devant les lycées nous montre qu’il a parfaitement compris.
46. France : quel droit au logement ?
Depuis le premier décembre 2008 la loi « DALO » est en application en France. Ce nom mystérieux est l’abréviation de Droit Au Logement Opposable. Il signifie qu’à partir d’aujourd’hui, des sans logis pourront, dans certaines conditions, attaquer l’Etat devant les tribunaux et réclamer leur droit. C’est des lois phares du gouvernement Sarkozy qui par ailleurs détruit ou vend le parc de logements sociaux existant alors qu’il manque des centaines de milliers de logements accessibles aux milieux populaires.
Paradoxe ou hypocrisie ? L’Etat, d’un côté, établit un droit et, d’un autre côté, se prive des moyens d’y répondre. Dans le même temps, l’association Droit au Logement qui organise des mobilisations depuis des années en faveur des mal logés se voit condamnée à 12 000 euros d’amende pour avoir organisé des campements dans la rue. Une autre association, les Enfants de Don Quichotte, se voit elle, confisquer son stock de tentes….
Que vont devenir réellement les SDF et les centaines de milliers d’habitants de squats et d’immeubles insalubres ? Ils pourront toujours porter plainte comme les 40 familles habitants au 76 rue Gabriel Peri à Saint-Denis à quelques dizaines de mètres du domicile de l’auteur de ces lignes. Depuis 2004, ces habitants savent, tout comme les pouvoirs publics, que cet immeuble classé, du XVII° siècle, est dangereux. Les peintures anciennes contiennent du plomb et provoquent chez la plupart des enfants, peut-être tous, cette maladie terrible nommée le Saturnisme. Quatre années de détresse pour ces familles à qui la situation administrative (certains sont sans papiers) mais surtout, pour la plupart, la couleur de leur peau ferment aujourd’hui la porte du logement social. Les familles vont porter plainte. Mais en attendant le jugement, combien d’enfants tomberont gravement malades ?
Novembre
45. Quand le patronat investit dans les banlieues
145 000 euros : c’est la somme que BNP Paribas Marseille dépense cette année aux profit d’action en banlieue au titre du plan« Projet Banlieues » initié par la banque décembre 2005, avec l’appui de sa Fondation. Ce programme spécialement dédié à la création d’emplois et de lien social ainsi qu’à l’accompagnement scolaire.
Les aides sont multiples. A Marseille, cinq associations en ont profité : pour un dictionnaire sur le “parler” des jeunes des cités ; pour la mise en place d’un un bus allant à la rencontre des habitants des quartiers afin de leur ouvrir l’accès aux nouvelles technologies, pour la création d’un centre d’animation socio-économique, pour un lieu d’accueil de familles et pour la réalisation d’un documentaire sur les personnes âgées. Mais l’action de BNP Paribas Marseille ne s’arrête pas là. La délégation régionale de la banque a versé plus de 45 000 euros, au titre de la taxe d’apprentissage, à sept établissements de formation professionnels situés en zones urbaines sensibles : . Surtout, elle soutient Créajeunes, un programme mis en place pour d’accompagner les jeunes entrepreneurs dans leurs projets de création d’entreprises.
Doté d’un budget de 3 millions d’euros sur 3 ans, le Projet Banlieues de BNP Paribas a déjà permis en deux ans et demi l’ouverture en France de sept antennes de microcrédit ADIE, la création de près de 600 emplois, la prise en charge de l’accompagnement scolaire de près de 1200 élèves et le soutien à 124 associations locales.
Du côté du gouvernement, le plan banlieue patine, la stigmatisation s’accentue, le traitement policier voire militaire des quartiers populaires s’impose. Le patronat sait lui ce que ces quartiers recèlent de richesses humaines, d’enthousiasme et d’inventivité dans lesquels investir. Où est la gauche ?
44. Emeute à Shenzhen dans le sud de la Chine
A des milliers de kilomètres de Palerme en Italie ou de Romans en France, l’actualité chinoise nous donne une impression de déjà vu. Le 2 octobre, Peppe e Pasquale, deux jeunes de 17 ans fuyaient la police en mobylette dans le quartier d’Albergheria à Palerme. Leur mort a déclenché une émeute. Le quartier s’est couvert d’inscriptions accusant la police d’assassinat. Quelques jours plus tôt c’était la quartier de la Monnaie à Romans qui manifestait de la même façon sa colère contre la mort d’un jeune d’une quinzaine d’années tué au volant d’une voiture volée et poursuivi par la police.
Un mois plus tard, à Shenzhen dans le sud de la Chine, Li Guochao, 31 ans, meurt après avoir tenté d’échapper à un contrôle routier destiné à lutter contre la prolifération des taxis illégaux. Il semble qu’après que l’un des agents participant au contrôle eut jeté sur lui son talkie-walkie, le motocycliste ait perdu le contrôle de son véhicule puis heurté un pylône. Il est mort quelques heures plus tard à l’hôpital
Sa famille a transporté le corps de Li devant le bâtiment de la police, faisant exploser des pétards, comme c’est la coutume lors d’un décès en Chine. Mais la situation a dégénéré. Plusieurs centaines de personnes ont assiégé puis investi le commissariat, jetant des projectiles et incendiant un véhicule.
Ce qui peut sembler tout à fait étonnant pour des observateurs européens qui n’ont pas l’habitude de tels comportements de la part des autorités responsables, c’est que le policier qui avait jeté sa radio sur le motocycliste a été immédiatement placé en détention et que les autorités de la ville de Shenzhen ont déjà accordé une compensation financière de 20.000 yuans (2.200 euros) à la famille de Li Guochao.
43. La colère de Conakry
La Guinée connaît sa quatrième émeute depuis le printemps. En Mars c’est la petite ville de Fria qui connaissait de violentes manifestations contre les coupures d’électricité attribuées aux usines de fabrication d’Aluminium. C’est pour la même raison qu’en septembre les jeunes de Conakry ont affronté la police, brûlé des pneus et bloqué les routes durant plusieurs jours. A Mambia en octobre, c’est la ligne de chemin de fer que la population a bloquée pour protester contre le manque d’électricité, empêchant, du coup, le train minier de la CBK (appartenant à la Société minière Rusal) de transporter la bauxite (minerai de l’aluminum) vers le port de Conakry. L’armée est intervenue brutalement, tirant sur les manifestants à balle réelle.
Routes barrées, barricades érigées, boutiques et magasins fermés, c’est l’image qu’offre la plupart des quartiers pauvres de la ville de Conakry le 4 novembre 2008. En dépit de la présence policière dans certains endroits stratégiques de la capitale, les jeunes manifestants continuent leur manifestation hostile à la baisse du prix du carburant à la pompe jugée insignifiante. Vendredi soir, le gouvernement guinéen avait annoncé la réduction du prix du carburant à la pompe de 7.000 francs guinéens (1 euro) à 5.500 Francs guinéens soit environ 21,43%, ce que les consommateurs qualifient de “réduction insignifiante”.
Durant le week-end, de violentes manifestations et des pillages avaient déjà eu lieu à Boké (300 km au nord-ouest de Conakry), faisant deux morts. La protestation s’était étendue à Conakry le 3 novembre. Là encore pourtant, la répression a été féroce. Le trois novembre c’est un policier qui a été tué victime non des manifestants mais d’une balle perdue de l’armée…
42. Tacna, un Redeyef au Pérou ?
La petite ville de Redeyef dans le bassin minier de gafsa dans le sud tunisien connaît depuis près d’un an un mouvement social fortement réprimé par le pouvoir. Cette affrontement a déjà fait plusieurs morts dans l’indifférence de la communauté internationale.
Cet automne c’est au cœur des Andes, dans le bassin minier de Tacna au Pérou, à la frontière chilienne qu’un conflit régional minier est en train de prendre forme. A l’origine du conflit, une mesure gouvernementale modifiant la répartition régionale des revenus fiscaux des mines de cuivre de la Southern Copper Corp. La péréquation égalitaire jusque là en vigueur est remplacée par un plus grand intéressement à la productivité. Le nouveau système, plus favorable à la région de Moquegua (1200 km au sud de Lima) est contesté par les élus et la population de la région de Tacna. Ces impôts sont les principales sources de financement des services publics de base dans la région. Moquegua qui perçoit moins de ressources fiscales directes mais bénéficie des services et infrastructure de Tacna, produit en fait plus de cuivre.
La protestation, commencée à la fin du mos d’octobre, s’est concentrée dans la ville de Tacna (70 000 habitants) qui est devenu le principal foyer de troubles début novembre. Journée ville morte avec tous les magasins fermés, attaques de bâtiments publics et incendie du siège du gouverneur, blocages des axes routiers vers le Chili, destruction d’un canal d’eau potable : les manifestants du « Frente de Defensa de Tacna » n’y sont pas allés de main morte. Le 4 novembre l’Etat d’urgence est décrété pour 30 jours et l’armée investit la ville, accueille par un concert de casserole.
On compte aujourd’hui une cinquantaine de blessés dont la moitié par arme à feu et trois morts : deux homme de 32 et 37 ans, tués par balle à la poitrine et à la tête et un bébé de cinq mois asphyxié par les gaz lacrymogènes. A suivre…
Octobre
41. émeutes interdites d’antenne ?
Les émeutes, dans le monde entier, produisent des images. Youtube en est le principal vecteur. Reprise d’images de grands médias mais aussi, très souvent, images amateurs prises par les acteurs eux-mêmes. Les voitures qui brûlent répondent ainsi aux voitures qui brûlent de Wen’gan à Montréal en passant pas Palerme, Romans, Roquetas del Mar ou … Mahalla.
Qui s’en souvient ? A Mahalla, en Egypte, près du Caire, en avril 2008, à la suite d’un conflit social des manifestations avaient dégénéré en violents affrontements pendant deux jours, faisant trois morts, et plusieurs dizaines de blessés. 340 personnes avaient été arrêtées. Une petite dizaine de vidéos, en majorité artisanales, circulent encore sur le net.
Fin octobre 2008, Nadim Gohar, responsable d’une agence égyptienne privée, la Cairo News Company (CNC) a été condamné à une amende de 150.000 livres (21.000 euros) et la confiscation de son matériel. Motif ? Avoir diffusé en avril des images d’émeutes et de manifestants d’une cité ouvrière déchirant des posters du président Hosni Moubarak. Circonstances aggravantes : les images auraient été reprises sur la chaîne satellitaire qatarie al-Jazira.
Les images de l’émeute sont-elles devenues insupportables ? Ce n’est plus la presse qu’on censure, c’est la réalité elle-même. A quand la répression sur les images qui circulent sur Internet ? Nul besoin d’une législation répressive particulière ni d’un service étatique de la censure : c’est à la suite d’une plainte (ici de Union de la radiotélévision égyptienne) pour contravention à des lois audiovisuelles que le tribunal s’est prononcé. Cette pratique de la plainte a posteriori pour museler la liberté d’expression peut se généraliser. Elle s’expérimente déjà en France.
40. Vers une émeute urbaine mondiale ?
La crise financière et économique mondiale qui commence trouve son origine dans la crise des « subprimes » en 2007 aux USA. Cette origine n’est pas anecdotique. Le capitalisme financier n’est pas un capitalisme « virtuel » comme l’annoncent nombre de journalistes. C’est un capitalisme prédateur, rentier, qui ne spécule pas sur du vent mais sur la vie des gens et sur l’espace contemporain de leur vie : la ville. La spéculation financière avait trouvé un moyen de gagner de l’argent sur le dos des plus pauvres ! Certains n’ont pas récupéré toute leur mise et c’est justice. Mais on oublie souvent que dans cette affaire ceux qui n’avaient pas grand-chose ont tout perdu. En bout de chaîne, dans la « vie réelle », ce sont des millions de familles à la rue, des vies brisées et une tension plus grande encore sur le logement populaire dans les grandes agglomérations.
C’est en partant de ce constat qu’Anna Tibaijuka, directrice du Programme des Nations Unies pour l’habitat (ONU-Habitat), a présenté le 22 octobre son rapport annuel à l’Onu sur l’état des villes dans le monde. Pour elle la crise financière mondiale pourrait déclencher des émeutes au sein de la population urbaine grandissante dans le monde, alors que des habitants n’arrivent plus à payer leur loyer. Le risque croit avec le niveau d’inégalité.
Or le rapport de l’ONU-Habitat note qu’il y a plus d’inégalités de revenus dans les villes des Etats-Unis que dans certaines villes d’Afrique ou d’Amérique latine. New York, Washington, Atlanta ou la Nouvelle Orléans ont des niveaux d’inégalités similaires à ceux d’Abidjan, de Nairobi ou de Buenos Aires. C’est Johannesburg qui détient le record mondial des inégalités et Pékin qui tient la place enviable de la ville la moins inégale au monde en termes de revenus.
39. L’université et les favelas
Au Chili, Viña Del Mar est la station balnéaire où l’on va pour être vu. Sur les collines qui la dominent, c’est un autre monde qui tente de survivre : le plus grand bidonville de la région. Mille familles vivent sans eau courante, ni égouts, dans des logements de fortune aux planches mal jointes, aux fenêtres bouchées par du plastique.
Ici, 150 étudiants et lycéens bénévoles mettent à profit leur temps libre pour construire des logements d’urgence, des «mediaguas» de 18 m2 en bois avec deux fenêtres, une porte et un toit de tôle ondulée. L’idée est d’éradiquer les bidonvilles d’ici à 2010, deux-centième anniversaire de l’indépendance du pays en construisant 28 000 logements dans 533 favelas.
C’est « l’association un toit pour le Chili » (un techo para Chile), fondée en 1997 par le père jésuite Felipe Berrios qui est à l’oeuvre. En tout 15 000 étudiants sont ainsi devenus menuisiers, ébénistes, contremaîtres, architectes bénévoles chaque année. 33 000 «mediaguas» ont déjà été construites.
Cet engagement des universités dans la lutte bénévole contre la pauvreté n’est pas propre au Chili. A Canoas, ville du nord de l’agglomération de Porto Alegre, les étudiants de l’Université luthérienne du Brésil (ULBRA) valident une partie de leur cursus dans des activités de solidarité dans les favelas avoisinantes : formation juridique pour les militants associatifs, formation Internet pour les jeunes, bibliothèque pour les enfants d’une coopérative de femmes de triage d’ordures.
A Brésil cette sorte de responsabilité sociale assumée des Université vis-à-vis de la ville populaire qui l’entoure a un nom : « l’extençao ». Le mot est intraduisible. Car l’idée est difficilement traduisible en Europe. Elle l’est dans toute l’Amérique latine et l’association un techo para Chile porte déjà son regard au-delà des frontières.
38. Luc Besson en banlieue parisienne
La petite ville de Montfermeil connaît depuis le mois de septembre un déploiement de médias équivalent à celui qu’elle a connu en 2005. C’est en effet de là et de la ville voisine de Clichy sous bois que la vague d’émeutes de novembre 2005 est partie après la mort des deux jeunes, Zyed et Bouna le 27 octobre de la même année.
Aujourd’hui, la curiosité médiatique est d’un tout autre ordre.
Cette curiosité concerne moins la fameuse « cité des Bosquets » que la présence dans ses murs de deux stars du cinéma mondial : John Travolta et Luc Besson venus faire des repérages et des castings pour le tournage d’un film d’action “From Paris With Love”. Des scènes seront filmées sur place dans un immeuble abandonné. Une quarantaine de petits rôles seront tenus par des habitants de la cité.
Quel retournement de situation ! La banlieue stigmatisée devient un territoire ressource de la création…La démarche n’est pas tout à fait étonnante pour le réalisateur qui va ouvrir en 2010 d’une cité du cinéma dans la ville de Saint Denis, dans ce département de Seine-Saint-Denis, le 9-3, dans lequel il organise des projections gratuites depuis plusieurs années.
Cet intérêt pour la banlieue se traduit également par la production d’un documentaire engagé sur le traitement médiatique des émeutes de Villiers-le-Bel, dont le budget devrait représenter 500 000 euros, et pour lequel est prévue une sortie au cinéma fin 2008 ou début 2009.
“En banlieue, c’est vivant, ils ont des idées. Ils ont envie de manger la vie, envie d’y arriver, envie de créer » déclare le cinéaste qui ajoute“J’ai vu Villiers-le-Bel sur CNN et j’y suis allé. C’est bizarre, j’ai pas vu le même ! Il y a des arbres, des parcs, des enfants, des gens qui sourient”. Et de conclure “Le jour où la France aura compris que son vrai trésor est là. Son trésor pour l’avenir…”
37. Un scénario annoncé
Romans est une petite ville du sud de la France. Ses 32 000 habitants vivent aujourd’hui sur un souvenir : cette ville fut en son temps la capitale française de la chaussure. De cette époque, il est resté quelques marques de luxe Jourdan, Kélian, Clergerie… Mais la mono industrie est depuis longtemps en crise et les quartiers populaires et ouvriers de la ville, notamment celui dit de « la Monnaie », en supportent les conséquences.
C’est dans ce quartier de la Monnaie que le 29 septembre vers 19 heures des groupes de jeunes ont commencé à se rassembler. Certains d’entre eux, très en colère ont tenté d’organiser une expédition contre le commissariat de police, dans le centre-ville. Une centaine d’entre eux a même tenté de pénétrer dans le commissariat. L’affrontement qui a suivi avec les 150 gendarmes mobiles déployés dans le quartier a suivi un scénario immuable. Vers 21h30, un gendarme mobile a été blessé à la cuisse par un fusil de chasse. Le calme est revenu vers deux heures du matin.
Les raisons de cette colère ? Au volant d’une Ford Escort décapotable volée, un jeune garçon de 15 ans a perdu la vie dans un accident au cours duquel ses quatre passagers, âgés de 15 et 16 ans, étaient grièvement blessés. L’accident s’est produit alors qu’une patrouille de la Brigade anti-criminalité poursuivait la voiture.
Mais quelle est la responsabilité de la police dans l’accident ? La version officielle parle d’une poursuite à distance, 70 m au moins. Les témoins eux, ont vu autre chose : Une voiture de police pare-choc contre pare-choc avec une voiture conduite par de grands enfants qui va ainsi s’écraser contre un mur.
« Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !/C’est la meute des honnêtes gens/Qui fait la chasse à l’enfant/Pour chasser l’enfant, pas besoin de permis/Tous les braves gens s’y sont mis. » (Jacques Prévert 1934)
Septembre
36. Slam : les mots des villes du monde
Le Slam est né au Green Mill Tavern à Chicago en 1986 à l’initiative de Mark Kelly Smith. Joutes poétique, partage de textes, scène ouverte : le Slam est devenu, dans le voisinage de la culture Hip-Hop, un phénomène emblématique de la culture urbaine d’aujourd’hui.
En France depuis plus d’un an, le grand succès commercial du premier album du Slameur Grand Corps malade a donné au Slam une légitimité et une notoriété considérable. Les scènes Slam se sont multipliées. Il essaime dans la francophonie, en Guadeloupe avec le collectif Slamblag à la Martinique au Téyat Otonom Mawon, en Belgique ou “La Zone” a organisé, en avril 2008, les premières « Vingt Quatre Heures Slam », au Québec, à Sétif en Algérie où le groupe Rime-Urbaine s’est imposé. Le Slam est présent en Allemagne où des tournois internationaux sont organisés, en Grande Bretagne, aux Pays Bas…
Le Slam est à l’assaut de tous les continents. C’est un Gabonais, Big Jim du collectif Ar’c’nal E-pop qui a gagné le concours international de Slam de Bobigny en 2008. C’est au studio Blonba de Bamako, au Mali que se produit le Slameur français Grand Corps Malade, fin septembre 2008. Au même moment c’est à la Réunion que se trouve Mark Kelly Smith pour le premier Championnat de Slam de l’Océan Indien qui s’est tenu le 20 septembre 2008.
Ce Grand Slam de l’océan Indien organisé par Slam la Kour à Saint-Pierre a mis en lice des artistes venus du Zimbabwe, de l’ile Maurice, en d’Anjouan, du Swaziland ou d’Afrique du Sud. C’est un Tanzanien Mrisho M’Poto qui a remporté la compétition. Le lendemain s’ouvrait à Montréal « Le Grand Slam », » de la Ligue québécoise. A quand la Chine ?
Mettre ensemble des mots notre vie dans un monde d’images et d’affects transformés en marchandises: tel est sans doute le secret de cette traînée de poudre pacifique. Mettre des mots pour reprendre possession de ce monde…
35. Emeutes en Espagne
Roquetas Del Mar est une ville de 80 000 habitant située près d’Almeira en Andalousie. Les 9 et 10 septembre, cette petite ville espagnole a été le théâtre d’affrontements violents impliquant notamment la population immigrée d’origine sub-saharienne, nombreuse dans la ville. Les autorités ont tenté de minimiser les faits, parlant de « faits isolés liés à la drogue ». D’autres n’ont voulu y voir que des affrontements communautaires entre Sénégalais et Gitans.
Qu’est-ce qui a pu provoquer un tel déchaînement de colère après l’assassinat à coup de couteau, dimanche 9 septembre d’un jeune de 28 ans ? Attaque d’une ambulance à coup de pierre et de bouteilles, containers à ordure mis à feu, barricades… Durant deux nuits d’émeutes successives, gardes civils et pompiers ont été dépassés par les événements.
La première raison de la colère, criée par les manifestant devant la mairie le 10 septembre, c’est justement la version officielle : banalisation de la mort d’un jeune, la criminalisation de la victime voire le renvoi de la violence vers des « affrontements ethniques ».
Cette sorte de déqualification officielle de la vie de gens méprisés au quotidien, cantonnés dans un quartier aux marges de la ville (le « 200 Viviendas ») mal desservi, insalubre, délaissé par la municipalité depuis des années, semble un écho à d’autres situations. La mort violente des jeunes est toujours un scandale. Le mépris officiel, voire le mensonge d’Etat, sur les dépouilles de ces victimes est à l’origine de bien des émeutes ces deniers années : en France en 2005 et depuis à Villiers le Bel et Vitry le François, en Algérie à Tiaret, en Chine à Weng’an voire à Montréal…
Cherchez partout, dans les dépêches, les articles publiés : la victime du 9 septembre à Roquetas y est toujours désignée comme « un sénégalais de 28 ans ». Il n’a même pas de nom !
34. de la banlieue à l’afghanistan
Depuis la fin de la conscription en France en 2001, l’armée recrute 20 000 hommes (et femmes) par an. Tous les deux mois, dans la salle des mariages de la mairie de Saint-Denis, ville symbole de la banlieue parisienne, une cérémonie marque le départ de nouvelles recrues locales. Ils étaient 28 en septembre 2008. Ils sont jeunes : la limite d’âge est de 29 ans. Ils sont souvent sans diplôme ou titulaires de CAP et de BEP. Il n’y en a qu’un sur cinq qui a le bac. Parmi les plus gros “pourvoyeurs” : l’Ile-de-France et ses banlieues puis le Nord-Est de la France. Les deux régions représentent 40 % des recrutés.
Dans la salle de la mairie de Saint-Denis, il y a Nourdine, 24 ans. Il sera bientôt sapeur de combat. D’ici un an, il sera régulièrement sur les rangs pour partir au Tchad, en Afghanistan ou ailleurs… et peut-être y mourir. Gary, 19 ans, boulanger de formation et d’origine guyanaise est engagés dans un régiment d’artillerie et sera tireur de missiles. Comme Yann, 20 ans, mi-Mauricien, mi-Guadeloupéen, titulaire d’un BEP de comptabilité.
Echec scolaire, ségrégation à l’embauche, l’armée joue sur du velours : elle propose un contrat de cinq ans à ces jeunes à l’avenir bouché, et leur promet une formation qualifiante dans ses « 400 métiers ». Mais elle leur propose plus : le mythe du « guerrier », l’uniforme, la reconnaissance nationale. Les centres de recrutement ont pignon sur rue : une boutique parmi d’autres dans une petite rue du centre ville. “Change ta vie !”, propose-t-on en vitrine. C’est plus qu’un programme, c’est presque un projet de société.
Décidément, entre la militarisation de la sécurité urbaine et la militarisation de l’avenir des jeunes, la guerre est elle le seul horizon promis aux banlieues ?
33. Cinéma et guerre urbaine : du Brésil à la France
« Troupe d’élite », le film de José Padhila consacré à l’action de la BOPE (police spéciale) dans les favelas de Rio en 1997 a déjà fait couler beaucoup d’encre. La film a déjà derrière lui un gros succès au Brésil (plus de 10 millions d’entrées depuis a sortie en 2007) et une récompense de poids : l’Ours d’or au Festival de Berlin.
Le choix « unanime » du jury présidé par le cinéaste français Costa-Gavras avait alors surpris. Ce dernier a laissé une œuvre largement marquée par la dénonciation des dictatures. Or le film de José Padhila, d’une grande violence, dénonce la corruption de la société et de l’Etat brésilien dans un docu-fiction qui se place d’un seul point de vue : celui de la BOPE (le scénariste est un ancien policier de cette compagnie), de son idéologie, de ses méthodes plus que musclées et peu compatibles avec l’Etat de droit.
La tonalité du film -et son « succès »- est un symptôme certain de la dérive sécuritaire, pour ne pas dire plus, d’une partie du monde politique et intellectuel, y compris issu de la gauche, devant la violence urbaine mondialisée.
Dans ce contexte global, l’accueil du film en France en septembre 2008 ne manque pas d’intérêt. « Apologie de la force pure », « refus viril de la moindre pensée » pour Le Monde. « Hachis parmentier mental pour tous les nostalgiques des dictatures sud-américaines » pour Libération. Dans ce pays où la politique sécuritaire semble bénéficier d’un consensus politique large les images et le discours de Padhila feront peut-être l’effet d’un choc salutaire. Voici donc jusqu’où peut nous mener la logique de guerre contre les banlieues et les quartiers populaires ? Troupe d’élite » est-il, tel le portait de Dorian Gray, ce miroir grimaçant de l’âme de ceux qui le regardent ?
Août
32. Notting Hill a perdu de son charme.
Le Carnaval de Notting Hill est le deuxième Carnaval mondial après celui de Rio. Il se déroule en août et a réuni 850 000 personnes dimanche 24 et lundi 25 août 2008 Le thème de cette année, lié à la venue des JO à Londres en 2012 était « Welcoming the World ». Ce Carnaval est installé dans le quartier de Notting Hill depuis 1964 mais existe depuis 1959. Il avait alors été lancé par des habitants de Londres issus de l’Empire colonial britannique, notamment des Caraïbes, pour répondre aux émeute racistes de 1958.
Cette année la fête s’est terminée dans l’affrontement. Plus de 300 personnes ont été arrêtées après plusieurs heures de face à face entre des jeunes londoniens et les forces anti-émeute. La police londonienne a été confrontée à des groupes très mobiles et à des jets de pierres et de bouteilles.
C’est la première fois depuis plus de 30 ans que ce carnaval connaît de telles scènes d’émeutes. Scotland Yard avait pourtant bien fait les choses et s’était préparé depuis le mois de Mai : lettres d’avertissement aux potentiels « fauteurs de troubles » repérés (200 environs), perquisitions préventives. Rien n’y a fait.
La condamnation de la « petite minorité de personnes déterminées à en découdre et à provoquer des incidents » (commissaire Jo Edwards), est bien sûr unanime. L’incapacité à en expliquer la cause est tout aussi unanime. Faut-il rappeler à tous que l’origine du Carnaval est subversive, que depuis ses origines la tradition du Carnaval se heurte à l’ordre social existant. S’il devient un spectacle consensuel, comment s’étonner que la tension déborde la fête ? Le bouillonnement humain et culturel des grandes villes de la mondialisation, bouillonnement que la politique officielle, dans tous les pays, a bien du mal à traduire, s’exprime comme il peut. Et de plus en plus.
31. Le Québec aussi a ses banlieues
Samedi 9 août 2008, soir, Dany Villanueva jouait aux dés avec son frère et un groupe d’amis dans le stationnement du parc Henri-Bourassa quand deux policiers du poste 39, à Montréal-Nord, sont intervenus. Aucun membre du groupe n’était armé, selon divers témoins. Dany Villanueva raconte : « un policier m’a pris la main et m’a plié le bras, Il m’a lancé sur le capot de l’auto. Quand j’ai réussi à me dégager, le policier m’a pris par la gorge. Il m’a jeté par terre et l’autre policier a mis ses genoux sur mon dos.» «Mon frère s’est approché, il a dit: «qu’est-ce que vous faites?». Bousculade. Freddy Alberto Villanueva, 18 ans tombe alors sous les balles d’un policier. Le lendemain une petite manifestation improvisée d’une cinquantaine de personnes marche sur le boulevard Maurice-Duplessis pour dénoncer l’intervention policière. La marche tourne à l’émeute. Huit voitures, appartenant pour la plupart à des pompiers, ont été incendiées, des abris d’autocar détruits, des commerces pillés et des coups de feu tirés dans le quartier “Montréal-Nord”.Trois policiers ont été blessés, dont un touché par balle à la jambe, ainsi qu’un photographe. Dès le lendemain, Youtube nous offre un visuel très parlant, comme une impression de déjà vu.
La presse, le monde politique canadien n’en reviennent pas : la banlieue n’existe pas qu’en France ! Le discours sécuritaire non plus : la stigmatisation des délinquants, des bandes, des jeunes issus de l’immigration n’a rien à envier aux diatribes entendues de l’autre côté de l’Atlantique. «Ce n’est pas un conflit entre Blancs et Noirs, c’est un conflit entre les jeunes de Montréal-Nord et la police», répondent les manifestants du 10 août. « On sait qu’il y a du racisme. Aujourd’hui, on veut de la justice.» ajoute la sœur de la victime.
30. La fin des squats berlinois
Mauvaise saison pour les squats berlinois. La ville alternative qui avait trouvé un moment un espace inespéré avec la fin du mur connaît aujourd’hui la loi de la spéculation foncière. En juin, en quelques jours, plus de cent voitures ont brûlé et plusieurs vitrines ont volé en éclats. Fin mai , il avait déjà fallu 550 policiers pour contenir la colère de manifestant
s d’extrême gauche rassemblés devant le Köpi, ex siège des syndicats de la RDA et squat emblématique de l’est de la ville, aujourd’hui menacé.
La fin du Tacheles, Orianenburgstrasse, est programmée. La projection sauvage sur l’immeuble d’en face est arrêtée depuis un an. L’ancien grand magasin va retrouver sa vocation première dans de nouveaux murs et un nouveau look. Kulturbraierei a été ripoliné et aseptisé.
En sera-t-il de même du Köpi ? C’est après la chute de la RDA que des bandes d’alternatifs ont jeté leur dévolu sur le n°137 de la Köpenicker Strasse. Dans un terrain vague attenant s’étale un campement hétéroclite de caravanes et de baraques de fabrication artisanale.
Le Köpi a trouvé un acheteur qui a chargé des « émissaires » albanais d’intimider les squatters priés de quitter les lieux. Assistés d’un avocat, les habitants ont négocié un bail illimité pour les logements avec un loyer presque Exit le projet d’appartements de standing. Mais que restera-t-il de l’esprit du Köpi ainsi «légalisé» ? En 1992, Berlin compte plus de 100 squats. Il n’en reste plus que deux ou trois véritables comme le183 de la Brunenstrasse, ù se trouve le Umsonstladen, «le Magasin pour rien bric-à-brac d’objets gratuits, livres, évier, patins à roulettes, vêtements, vaisselle, voire des meubles .Les squats ont tenus tant que la pression foncière (et spéculative) était restée très en deçà de ce qui se passe dans les autres métropoles d’Europe. Le réveil est brutal.
Juillet
29. Urbanisme social ou guerre aux bidonvilles ?
Les gouvernements marocain et algérien ont déclaré la guerre aux bidonvilles. « L’éradication » est le maître mot. Le journal el Watan du 5 juillet présente le programme assorti de 3000 constructions pour la ville d’Annaba (Algérie). Il souligne au passage la volonté des autorités de « faire évoluer les mentalités ». En effet poursuit El Watan, « l’expérience a montré que certains mal-logés ont bénéficié d’appartements neufs, qu’ils ont vendus pour regagner, de nouveau, les bidonvilles. ». Le wali (préfet) promet une lutte sans merci contre ceux qu’il qualifie de « marchands de la misère ». On comprend assez vite qu’il s’agit pas de logements en accession à la propriété que l’ont convie (oblige) les habitants des bidonvilles à acheter. Que voulez-vous : les pauvres ne sont pas des pigeons dociles de la spéculation foncière…
C’est bien le problème posé par l’opération « ville sans bidonville » au Maroc. Le journal Le Matin du 11 juin dévoile le problème. On comprend vite à la lecture que « l’accompagnement social » dont se soucie le rédacteur consiste à faire participer les habitants aux opérations de recasement et de relogement et des mécanismes de financement. Une « Maîtrise d’ouvrage social (MOS) » est mise en place pour informer les « bidonvillois » et les assister dans toutes les étapes du transfert des baraques vers les nouveaux lieux de vie. Et alors, quelle surprise, « les personnes qui disposent des moyens économiques vont rapidement monter acquitter leur participation financière, démolir leur baraque et bâtir leur nouveau logement. ». Mais il reste des personnes « récalcitrantes », « des familles en situation de grande précarité » et « un seuil incompressible de personnes «insolvables absolue ».
« La dimension financière du côté des habitants est donc centrale. » conclue le journal à qui on a envie de répondre : essayer les « subprimes » !
28. Emeutes : l’internationale du web
C’est devenu une habitude : partout ou des gens, jeunes ou moins jeunes se lèvent contre l’injustice et affrontent les forces de l’ordre, il y a quelqu’un pour filmer quelques minutes de ce surgissement vital ou de la répression qui suit et quelqu’un pour mettre ces images sur le web, essentiellement sur Youtube et Dailymotion.
Des révoltes géographiquement isolées comme celle des habitants de Rédeyef dans le sud tunisien qui dure depuis janvier, ont pu ainsi garder un lien permanent et vivant avec le reste du monde. Ca a été le cas des émeutes dans le Guizhou en Chine en juin, ou dans celui des émeutes qui ont secoué Oran après la défaite du club de Football comme celles qui ont secoué Montréal au Canada après la victoire de l’équipe de Hockey.
Au Maroc ce fut le cas des émeutes de Sefrou en 2007. Récemment les internautes ont ainsi pu suivre comme s’ils y étaient, les émeutes de Berriane ou Chlef (El Asnam) en Algérie ce printemps, les affrontements racistes d’Anderlecht en Belgique, les violences de Oulan Bator en Mongolie
Le cas le plus spectaculaire est sans doute celui de cette petite ville portuaire du sud marocain, Sidi Ifni. Début juin, un mouvement social, des chômeurs qui bloquaient le port, a été réprimé avec une rare violence par des forces de police arrivées par la terre et par la mer. Toutes les maisons ont été visitées et dévastées. On cite des cas de viols. Une polémique est en cours sur le nombre de mort éventuels. Une commission parlementaire a été nommée. Mais pour en arriver là, il a fallu surmonter les mesures préventives des forces de police qui, pour s’assurer silence et impunité, ont immédiatement confisqué tout ce qui ressemblait à un portable ou à internet. En moins de 24 heures, néanmoins, les images accusatrices étaient sur la toile générant scandale et mobilisation de solidarité.
27. Weng’an banlieue chinoise
Une jeune fille a été violée. On le retrouve noyée. Elle a, à l’évidence, été torturée. Sa famille qui porte plainte et accuse des notables locaux est l’objet de menaces, de pressions, puis de violences. L’oncle de la jeune fille est violement battu pas la police et meurt à l’hôpital.
Le scandale éclate. Le mensonge éhonté des autorités qui nient les faits et l’évidence est insupportable. La population d’émeut. Une manifestation qui rassemble plusieurs milliers de personnes tourne mal. Les affrontements avec la police dégénèrent. Des voitures brûlent. Le commissariat est incendié. Dans les heures qui suivent des images circulent par Youtube dans le monde entier.
Où sommes-nous ? Au coeur de la banlieue française, à Villiers le Bel ou Clichy sous bois ? Dans une de ces villes du Maghreb secouées par tant d’émeutes au cours de ce printemps ? En Amérique latine ? Non : nous sommes en Chine dans la province méridionale du Guizhou, ville de Weng’an.
De cet événement que les médias français se sont empressés de mettre à leur Une, on peut tirer plusieurs leçons. La première est que la problématique de la banlieue et de l’émeute comme face à face violent du peuple et de l’Etat, n’a pas de frontière. On le savait et ça se confirme : la banlieue est aujourd’hui mondiale
La seconde leçon est que décidément, dans ce face à face, la vidéo amateur a maintenant un rôle de premier plan, nous y reviendrons.
La troisième leçon est que décidément les médias voient ce qu’ils veulent. Aveugles lorsqu’il s’agit des exactions policières en Europe, ignorante lorsqu’il s’agit du Maghreb mais grande âme scandalisée quand il s’agit de la Chine. Avec un fil rouge : ils ne se soucient en fait du sort ni des banlieues européennes, ni des bidonvilles du Maghreb, ni du peuple chinois.
26. La banlieue reste … périphérique
On l’avait presque oublié ! Après de multiples retards, chausse-trappes et contre-ordres, le « Plan banlieues » de Fadela Amara, secrétaire d’Etat du gouvernement français a été enfin présenté.
Où est passée l’ambition affichée du candidat à la présidence Nicolas Sarkozy ? Il ne reste qu’une politique de « ciblage » vieille comme la politique de la ville. Les moyens seront concentrés sur une centaine de quartiers “les plus difficiles”. Heureusement car le milliard d’euros annoncé dont les recettes ne sont pas vraiment assurées est un peu chiche au regard des problèmes soulevés. Quand à la création d’emplois, autant les concentrer aussi puisqu’il s’agit en fait de l’objectif prodigieux de… 45.000 emplois en trois ans.
Il est vrai que les caisses ne sont plus très pleines après le cadeau de 15 milliards d’euros fait aux contribuables les plus favorisés par le « bouclier fiscal » qui fut une des premières mesures du nouveau pouvoir.
Quant au premier ministre, il présente comme une « grande nouveauté » le Conseil interministériel des villes qui ressemble à s’y méprendre à tout ce qui a existé depuis 27 ans. Le « changement radical » qu’il annonce dans l’appréhension des problèmes ne bouleversera pas ceux suivent les hauts et les bas d’une politique de la ville inventée au début des années 80 et qui fut toujours dérogatoire au droit commun et pauvre en moyens financiers.
Pendant ce temps, la nouvelle législation vide de son contenu l’application de la loi SRU qui obligeait un pourcentage de 20% de logements sociaux dans les communes de plus de 3 500 habitants, la surveillance militaire des quartiers s’organise et l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine continue de dépensent sans compter pour … détruire les logement sociaux.
Décidément, la « banlieue » reste le nom de la relégation des classes populaires et du mépris du pouvoir.
Juin
25. Le respect ou la mort
A la mi-juin, trois jeunes habitants de la favela del Morro da Providencia au centre de Rio de Janeiro, David Wilson Florêncio da Silva, Wellington Gonzaga da Costa Ferreira et Marcos Paulo Rodrigues Campos, 24, 19 et 17 ans, rentrent chez eux. A l’entrée du quartier, ils sont contrôlés par une patrouille de militaires chargés de protéger le chantier “Ciment social”, destiné à rénover des masures délabrées et financé par le gouvernement fédéral.
Ils protestent et s’attirent une accusation qui traverse les frontières : «manque de respect», équivalent de « l’outrage » qui a autorisé tant de condamnations en France ces dernières années. Ils sont arrêtés et conduit à la caserne où, semble-t-il le capitaine estime qu’il faut les relâcher. La patrouille et son lieutenant en décident autrement. Ces jeunes, selon eux méritent une « correction ». Emmenés dans une autre favela qui domine Providencia, les trois jeunes sont livrés à une bande rivale. Leur corps seront retrouvés le lendemain.
Cet épisode impliquant onze militaires achève de détruire ce qui restait éventuellement de confiance dans les institutions. Dressée face aux narcotrafiquants qui dominent nombre de quartiers, la police apparaît souvent autant comme une menace que comme une protection, soupçonnant tout le monde et tirant sans discernement. Les milices composées de policiers oeuvrant pour leur compte, imposent la loi de la force et du racket. Elles se sont illustrées il y a un mois par la séquestration et la torture de trois journalistes du quotidien O. L’escadron d’élite de la police militaire BOPE sème la terreur et la mort. Il ne restait que l’armée fédérale qui, selon un récent sondage, figurait en tête des institutions les plus appréciées par les Brésiliens. La voici qui instaure la peine de mort pour « manque de respect ».
24. France : les voitures brûlent à nouveau
Samedi 14 juin, le quarter quartier Rome-Saint-Charles de la petite ville de Vitry Le François (17 000 habitant), dans le département de la Marne, a connu une nuit de folie.
Une cinquantaine de voitures ont été incendiées, la gare a été saccagée ainsi qu’un local de l’office HLM. Dès qu’ils ont été sur les lieux, gendarmes et pompiers ont été pris à partie ainsi que sept de leurs véhicules.
Au départ de cette explosion de colère, une dispute entre deux jeunes, vers 21 heures, dans une cité de l’autre côté de la ville. Pour une raison encore obscure, un jeune homme sort un revolver et tire. Un autre, touché à la tête s’effondre. Il meurt quelques heures plus tard.
Un événement similaire avait déjà causé un émoi considérable dans la ville de Saint-Denis il y a quelques semaines. L’explosion de colère qui avait alors été évitée se déclenche ici sans préavis dans le quartier Rome-Saint-Charles où habitait la victime. Une explosion d’une grande violence, comme « aveugle » diront nombre de témoins. Ou simplement aveuglée par le désespoir devant la mort toujours scandaleuse d’un jeune de vingt ans.
A qui s’en prendre ? Le meurtrier a disparu (il a depuis été arrêté).
On s’en prend alors au silence. Au silence persistant des politiques concernant le sort réservé au quotidien à une jeunesse que les pouvoirs stigmatisent et persécutent alors qu‘il faudrait la protéger. Au silence des médias qui ne semble voir ces quartiers populaires, et en parler, que lorsque la mal-vie atteint son paroxysme et sombre dans le drame. Au silence forcé des victimes privées de toute légitimité de parole pour clamer leur colère et leur dignité bafouée.
L’émeute alors, comme partout, est une révolte muette contre le silence.
La même semaine, l’examen du fameux « Plan Banlieue » du gouvernement a encore été repoussé.
23. Les banlieues : un danger pour la sécurité nationale ?
La France réfléchit sur sa défense ; Un « Livre blanc » est présenté au gouvernement à la mi juin. Un des premières conséquences est la création d’un « Conseil de défense et de sécurité nationale ». Inopinément, un nouveau concept de défense est né, la Sécurité Nationale, qui abolit la frontière entre défense et sécurité. Pour l’Etat français, comme pour d’autres, depuis la fin de la Guerre froide, mais surtout depuis le 11 septembre 2001, nous vivons dans un monde globalisé dans lequel les menaces ne s’arrêtent plus aux frontières. En conséquence la distinction entre sécurité intérieure et extérieure a perdu de sa pertinence. Les deux se réunissent dans l’idée de Sécurité Nationale.
Cette idée à des racines déjà anciennes : l’arsenal militaire contre le terrorisme a été modernisé dès 1995 en France avec Vigipirate qui a habitué les français à la présence des uniformes et des fusils mitrailleurs dans toutes les grandes gares. Pour faire face aux émeutes de 2005, le gouvernement avait déjà mobilisé une loi sur l’Etat d’Urgence datant des guerres coloniales. L’investissement militaire de la petite ville de Villiers le bel après les émeutes de l’automne et la surveillance des quartiers par des avions espions (les drones) avaient parachevé cette dérive.
Ce qu’il y a de nouveau avec le concept de sécurité nationale, c’est la théorisation politique de la pratique policière déjà à l’œuvre. On sait que le maintien de l’ordre dans les quartiers populaires se réfléchit déjà en terme de stratégie et de matériel militaire. Il ne restait plus qu’à justifier ces choix en englobant les banlieues dans le champ des menaces relevant de la sécurité nationale. Et nous sortons de l’Etat de droit pour entrer dans l’Etat d’exception permanent.
22. Obama vu de banlieue
Dans une vielle Europe crispée face au Monde, marquée par la déroute de la gauche en Grande Bretagne et en Italie, par son atonie persistante en France, par la montée des haines, de la xénophobie, le nouveau monde ferait-il encore rêver ?
Faute d’alternative crédible à la politique répressive et raciste du gouvernement français, le sénateur de l’Illinois semble suscite l’engouement en France, notamment dans les banlieues où sa candidature peut-être chargée d’une très forte symbolique et devient un sujet de discussion pour la jeunesse populaire…
Parce qu’il est jeune ? Parce qu’il est depuis le début contre la guerre en Irak ? Parce que le monde du Rap se mobilise en sa faveur outre Atlantique ? Sans doute. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est que du cœur de l’Empire mondial vient un signe qui vaut plus que tous les programmes : un noir peut postuler aux plus hautes fonctions politiques de la planète.
Parce qu’il est noir, nous dit Louis-Georges Tin, porte-parole du Cran (Conseil représentatif des associations noires de France), il est un peu « le candidat d’une mondialisation différente ». « Après tout, ajoute-t-il, ses origines traversent l’Afrique, Hawaï, l’Indonésie, les Etats-Unis, donc ce n’est pas le candidat des noirs, c’est le candidat du monde».
Cette « mondialisation par en bas », cette mondialisation qui fait que des jeunes français, Noirs ou Maghrébins, ont une tante, un cousin, à New York, à Miami ou à Atlanta, cette mondialisation persécutée au nom du « contrôle des flux migratoire »s en France, en Italie, gagne d’un coup visibilité et légitimité : avec une sœur indonésienne et une sœur kenyane, Barack Obama appartient aussi à cette « génération monde » dont les rêves et l’énergie dépassent de loin le cadre des banlieues.
Mai
21. Violence raciste à Bruxelles
Le 23 mai au soir, dans la banlieue de Bruxelles dans la commune d’Anderlecht, métro Saint-Guidon, commencent des échauffourées fort peu sympathiques. A l’appel d’un blog d’extrême droite qui aurait invoqué la « nécessité » de « venger un viol », des « supporters du RSCA Anderlecht », le club de football, s’en prennent violemment aux enfants et aux femmes âgées d’origine « visiblement » étrangère. Autrement dit à tout ce qui ressemble de près ou de loin à un arabe de préférence sans défense.
Ces attaques avaient des précédents dans la semaine. Elles faisaient suite à une bagarre qui avait eu lieu le dimanche précédent après la finale de la Coupe de Belgique de football entre des supporteurs de ce club et des jeunes du quartier, autour du stade Constant Vanden Stock. d’Anderlecht.
L’affrontement tourne à la bataille rangée. 400 à 500 personnes de chaque côté et une police débordée entre les deux. Un abribus a été détruit, plusieurs voitures ont été endommagées et des vitrines de magasins, cassées. Quatre stations de métro de la ligne 1B ont été fermées. Des policiers ont été blessé. Plus de 190 personnes ont été arrêtées.
Scène de racisme ordinaire qui nous rappellent, outre la détestable flambée de violence xénophobe en Afrique du sud, les émeutes anti-kurdes à Bruxelles à l’automne ou les émeutes racistes d’Utrecht dans la même période. Le conseiller communal André Drouart, comme président du Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX), Radouane Bouhlal, s’est interrogé publiquement sur les raisons pour lesquelles 193 arrestations sur 194 avaient concerné des jeunes d’origine étrangère. Dans une violente agression raciste, c’est évident, on commence par arrêter les victimes…
20. Des banlieues françaises aux « periferias » du Brésil
Qu’y a-t-il de commun entre la ville de Nanterre où a commencé le mouvement de mai 1968, l’université de Paris 8 (représentée par l’auteur de ces lignes), née à la suite de ce mouvement, une université (l’ULBRA) de l’agglomération de Porto Alegre au Brésil, berceau du Forum social mondial, la communauté d’agglomération Plaine-commune (autour de Saint-Denis dans le département du 93 en France) dont le président Patrick Braouezec est un des animateurs du Forum des autorités locales et le Forum social des « periferias » de la petite ville de Pelotas, banlieue de Porto Alegre ?
Ce qu’il y a de commun c’est la volonté de travailler ensemble, universitaires, élus, militants du mouvement social, pour comprendre les enjeux sociaux des métropoles mondialisées et construire des outils de gouvernance solidaire. Cette idée de « métropoles solidaires » dans lesquelles les banlieues seraient « au centre » comme une exigence démocratique et populaire est au coeur du réseau du « Forum des autorités locales de périphérie » animé par la ville de Nanterre.
C’est dans cet esprit, avec cette volonté de connaissance et d’action que ces Universités, ces villes, ces militants, ont fondé ensemble, le 15 mai à Canoas, dans la banlieue de Porto Alegre, un Observatoire Franco Brésilien des villes de Périphérie.
L’annonce en a été faite dans les locaux universitaires de l’ULBRA mais aussi, très symboliquement, la vielle, dans les locaux du Club Social d’Alvorrada, la ville la plus pauvre de l’agglomération de Porto Alegre, devant les militants des mouvements sociaux. Car il s’agit bien de construire, de part et d’autre de l’Atlantique, un Observatoire non pas seulement « pour » les banlieues mais surtout « avec les banlieues », sans lesquelles il n’y aura pas d’autre monde possible. Quel meilleur endroit que Porto Alegre pour réaffirmer cette idée ?
19. « Mani sulla città » remasterisé ?
Depuis plusieurs années en France, l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (l’ANRU) finance largement des opérations de destruction du logement social au nom du mieux vivre des habitants des quartiers populaires. La reconstruction et le relogement sont prévus. Mais ni le financement du logement social, ni le prix du terrain ne sont les mêmes qu’avant et les nouveaux logement sociaux ont des loyers bien plus élevés que les anciens. Une des conditions pour bénéficier de ces subventions : faire rentrer dans le marché foncier une partie des terrains dégagés. La rénovation urbaine est ainsi le moyen de « rendre au marché », donc aux promoteurs et aux spéculateurs fonciers, des terrains à bas prix sur lesquels les profits peuvent être énormes.
Quand on est averti de l’expérience française on ne peut que regarder avec beaucoup de suspicion la politique « ville sans bidonville » lancée en 2004 par le gouvernement marocain et son ministre de l’Habitat, de l’Urbanisme et de l’Aménagement de l’Espace, Taoufiq Hjira. Il s’agit ici « d’éradiquer des bidonvilles » et de reloger leurs habitants… ailleurs. Objectif apparemment louable. L’opération présentée en avril 2008 à Tanger devant la presse spécialisée française par Taoufiq Hjira, s’intègre, selon ce dernier, dans une volonté de « dynamiser le secteur de l’immobilier » et de valoriser le « marché » marocain dans la perspective du Salon de l’immobilier marocain (Smap-Immo-Paris 8-11 mai 2008). On peut légitimement s’inquiéter.
Rappelons que le 1 juin 2007, un bidonville de Bombay de 214 hectares abritant 800000 personnes a été mis à prix à 1.9 milliards d’euros dans les journaux de 16 pays.
Dans le « pire des mondes possibles » (Mike Davis), les pauvres sont devenus un marché colossal. « Mani sulla città » est devenu « Mani sulla città-mondo »
18. L’Algérie … dans l’indifférence
Dans l’indifférence générale des médias occidentaux, les villes algériennes connaissent depuis plusieurs semaines des émeutes à répétition dont nous nous sommes déjà fait l’écho. Berriane (47 000 habitants) et Ghardaïa (100 000 habitants) fin mars : un mort. Tiaret (170 000 habitants) et le village voisin de Biban Mesbah début avril. Gdyel (37 000 habitants) une semaine plus tard. Chlef (165 000 habitants), trois jours durant fin avril. Ksar el Boukhari (62 000habitants) le 2 mai. La liste n’est peut être pas close.
Comment interpréter cette indifférence persistante ? Il ne s’agit pourtant par d’expression de colère marginales dans des villages isolés mais bien d’explosion de la jeunesse dans des centres urbain moyens ou importants. Des routes sont bloquées, des bâtiments publics saccagés… La ville de Chlef est transformée en champ de bataille trois jours durant.
Et la répression, comme ailleurs, s’abat brutalement sur ces jeunes en colère : plus de 120 arrestation à Gdyel, « des dizaines » à Chlef, 35 dès le premier jour à Ksar El Boukhari. Les condamnations judiciaires suivent.
Ces émeutes ne sont pas des émeutes de la faim telles qu’en ont connues l’Egypte, le Cameroun, le Burkina Faso, Haiti ou plus récemment la Somalie, qu’on avait déjà un peu négligées durant quelques semaines. Non. Ce sont des émeutes de la mal-vie, des émeutes de colère devant la corruption des pouvoirs publics, les décisions administratives arbitraires qui privent des jeunes précaires de leur seul moyen de subsistance, des émeutes contre les exactions de la police envers la jeunesse, contre l’incurie des politiques publiques en matière de logement qui voient se pérenniser les bidonvilles et les abris provisoires comme ceux construits pour les victimes du tremblement de terre de 1980. Des émeutes contre les dénis du droit… Est-ce parce qu’elles nous parlent trop à nous Européens, que justement, nous avons préféré, durant toutes ces semaines, les passer sous silence ?
Avril
17. Appartements libres à squatter de suite
Depuis début avril, un prospectus circule dans Shoreditch et sur les sites alternatifs anglais. A première vue rien ne le distingue du matériel habituel d’une agence immobilière : photos et description, chaque offre de logement est détaillée. Il ne manque que le prix de vente ou de location. La raison en est simple : il s’agit du prospectus de l’agence immobilière spécialisée dans le squat qui a ouvert ses portes ce samedi 12 avril à Shoreditch, un quartier populaire et de l’Est de Londres en proie à la spéculation immobilière. Une façon de marquer ici la journée internationale des lieux alternatifs et des squats. L’affaire est très sérieuse et témoigne de l’inventivité et du dynamisme du mouvement alternatif en Grande Bretagne.
Il ne s’agit pas d’un canular du style de l’opération espropriproletari.com, montée il y a trois ans en Italie par les activistes de « Guerriglia Marketing ». Le site proposait aux grandes surfaces de recourir à des commandos pilleurs de magasins pour renforcer la notoriété de leurs enseignes grâce à l’écho médiatique suscité par l’événement.
« L’agence des squats » a bel et bien inauguré ses bureaux. dans un local squatté à Bowl Court. Elle offrira les services de conseillers sanitaires que juridiques. Elle s’appuis sur la longue expérience du London autonomous spaces movement et de l’Advisory Service for Squatters créé en 1975 qui compte des centaines de membres et publie aussi le Squatters’ Handbook (un guide de référence pour tous les squatters).
Initiative marginale ? Sans doute. Mais initiative à méditer quand la spéculation financière entraîne toutes les métropole vers une hausse sans fin des loyers et du foncier et nombre de leurs habitants vers ce « pire des mondes possible » décrit par Mike Davis : les bidonvilles et les squats qui se multiplient aujourd’hui.

16. L’oncle Sam et les banlieues françaises
Rencontre improbable : dans un luxueux appartement du XVI° arrondissement de Paris, Lora Berg, attachée culturelle de l’ambassade des Etats-Unis en France reçoit pour un petit déjeuner de travail des élus de Clichy sous Bois et Villiers le Bel. C’est respectivement de ces deux communes que sont parties les émeutes d’octobre novembre 2005 et 2007. Elle veut leur vendre un projet : faire chez eux ce qui a « réussi » à Philadelphie : repeindre les immeubles de la ville avec le concours des habitants et bien sûr des artistes de renom. Lora Berg a des arguments irréfutables : l’ambassade assure tous les frais de l’opération.
Cette information, dévoilée par le journal « le Parisien » le 21 avril est la partie visible d’une politique menée par les USA en direction des banlieues françaises depuis les émeutes de 2005 : invitation à l’ambassade et voyages d’étude pour des présidents d’association, rencontre « de terrain » de Dan Fried secrétaire d’Etat américain aux Affaires européennes en visite en France cet hiver… Des lycéens et collégiens du « 93 » (département symbole de la banlieue parisienne) ont même été invités à dîner par l’ambassadeur Craig Robert Stapleton et son épouse dans les luxueux locaux de la rue du Faubourg-Saint-Honoré !
Le monde politique français, de droite comme de gauche, qui ne voit dans ses banlieues qu’une source de désordres sociaux et d’ennuis politiques en tout genre ne comprend pas l’origine de cette sollicitude. Il aurait sans doute intérêt à rapprocher cette sorte de « plan Marshall » souterrain avec l’intérêt croissant du patronat français pour ce qu’il considère, lui, comme une pépinière de talents et d‘énergies. Il serait temps de prendre cette affaire au sérieux c’est-à-dire, à l’instar du Capital, de prendre au sérieux le peuple urbain des périphéries métropolitaines.
15. Algérie : l’émeute ou la « harga »
L’odeur de pneus brûlés et des édifices incendiés couvrait encore, mercredi 16 avril au matin, la localité de Gdyel, près d’Oran. Scènes d’émeutes, scènes de « banlieue » : la presse algérienne du lendemain matin reste interloquée devant cette explosion de colère..
La colère est jeune et elle n’est pas muette : « nous mettons en cendres les édifices d’un Etat qui ne nous écoute pas. Notre colère est contenue depuis des années. Que faire lorsque les hauts responsables de l’Etat, vous qualifient de jeunes irresponsables qui préfèrent quitter leur beau et riche pays pour aller se jeter dans la mer ? »
A Gdyel, l’étincelle est venue d’une attribution peu transparente de nouveaux locaux commerciaux alors qu’une partie des commerces permettant aux jeunes chômeurs de survivre sont systématiquement l’objet de persécution, amendes et saisie de marchandise.
Mais d’autres revendications émergent : « Nous voulons que cesse notre marginalisation, qu’on nous donne ce qui nous revient de droit et qu’on cesse de nous faire la morale concernant la « harga » (l’immigration) » Ici on appelle « harraga » ces jeunes qui se jettent dans l’aventure d’une dangereuse traversée vers l’Europe. Beaucoup échouent. Nombre d’entre eux y trouvent la mort.
La 9 avril, c’est à Tiaret, toujours dans la région d’Oran, que la colère avait éclaté après la noyade de 13 de ces jeunes. Plus de la moitié venaient de la localité où des centaines de jeunes ont déjà tenté la « Harga ». Un ministre venu sur place a été pris violemment à partie et il a fallu faire intervenir la gendarmerie nationale pour lever le blocage de la nationale 23.
Un Etat qui ne respecte pas sa jeunesse, qui préfère la répression et les leçons de morale à l’écoute, une presse qui ne « comprend pas » la colère des émeutiers : l’Algérie est-elle vraiment exceptionnelle ?
14. Agata et le BOPE
Agata Marques dos Santos avait 11 ans. Le 15 février une balle perdue dans un affrontement entre 200 policiers et des trafiquants l’a mortellement blessée. La scène se passe à Rocinda, favelas de Rio de Janeiro. Deux jours plus tard 2 000 personnes l’ont accompagnée au cimetière Sao Joao Batista. La colère monte. La police s’obstine à démentir l’évidence sur l’origine du tir.

Depuis de début de l’année, c’est la 6° victime enfantine de la guerre urbaine dans les favelas de Rio où habitent 300 000 personnes. Et la quatrième à mourir. Les autres avaient 3, 6 et 11 ans. Car si les trafiquants ont la gâchette facile, la police aussi. Dans l’Etat de Rio de janvier à septembre 2007, la police a tué 1 300 personnes dans des opérations de ce type. Les enquêtes débouchent rarement sur un procès quand la police est en cause.
Sergio Cabral, gouverneur de l’Etat de Rio, a déclaré la guerre aux trafiquants. Et ici il ne s’agit pas d’une clause de style. Le bras armé de cette politique est issu du Bataillon des opérations policières spéciales (connu sous le nom de BOPE) né en 1978 et qui dispose d’un armement lourd et mis en scène par José Padilha dans Tropa de elite, Ours d’or au festival de Berlin de 2008.
Un rapport américain de 2004 sur les « exécutions extrajudiciaires » affirme la responsabilité du BOPE dans l’assassinat de quatre jeunes gens prétendus « trafiquants ayant résisté à l’arrestation ». : Amnesty International, en mars 2006, a condamné l’utilisation du Caveirão, engin blindé spécialisé dans ces opérations.
Mais cette police d’élite reste fière de son action et de ses devises « Força et Honra », « Va er Venca ». Elle se met en scène sur son site (http://www.boperj.org/ ) différent de celui de la police militaire de Rio et a fêté dignement son 30ème anniversaire (http://extra.globo.com/geral/fotogaleria/2008/4286).
Trente ans déjà. Agata, elle, ne fêtera pas son douzième anniversaire.
13. Partout, des frontières au cœur des villes
La ville dont il est question est celle qui attire le plus de migrants du continent africain. Dans certains quartiers du centre-ville, près de la moitié des habitants sont immigrés. Les nouveaux, y sont confrontés à la méfiance de la population locale ainsi qu’à un accès limité aux services publics de base.
La Constitution du pays reconnaît l’accès aux soins de santé comme un droit pour « tous ». En réalité, cet accès est limité les sans papiers. Ici les établissements de santé publics sont obligés de prodiguer des soins d’urgence à toute personne qui en a besoin. En outre, les immigrants en situation irrégulière peuvent subir un test de dépistage du VIH et recevoir gratuitement certains traitements de base contre les infections opportunistes. En revanche, lorsqu’il est question de thérapie antirétrovirale (ARV), le seul traitement permettant de prolonger la vie des personnes porteuses du VIH, ils sont éconduits.
Plus de 1 000 personnes sans-abri, des immigrants zimbabwéens pour la plupart, viennent passer la nuit à l’église méthodiste du centre-ville « La majorité d’entre eux sont séropositifs, certains sont très faibles. Je dois vous avouer que beaucoup de personnes sont mortes du sida», a déploré l’évêque. Le directeur de l’hôpital, a déclaré : « Quinze pour cent de nos patients sont étrangers, et leur nombre ne cesse d’augmenter, nous devons donc être vigilants. Dans toute l’Afrique, les systèmes de santé s’effritent, donc si nous annonçons que nous prodiguons des soins gratuitement, toute l’Afrique viendra ici », a-t-il estimé.
Les marchandises n’ont pas de frontière, les attitudes xénophobes non plus. Mais partout dans le monde, des frontières invisibles au coeur des villes séparent et opposent les hommes. La ville dont il est question ici est Johannesbourg, en Afrique du sud !
Mars
12. Guerre aux pauvres (suite)
Le dernier film du mexicain Rodrigo Pla, « La Zona, Propriété privée » se déroule dans un quartier « résidentialisé » de l’agglomération de Mexico. Autrement dit dans un quartier aisé transformé en forteresse par ses habitants qui ont élevé des murs et engagé des agents de sécurité privés pour se protéger des menaces de la pauvreté ambiante. Trois adolescents des quartiers pauvres avoisinants pénètrent dans l’enceinte de « La Zona », Ils s’introduisent dans une des maisons, mais le cambriolage tourne mal. Plutôt que de prévenir les autorités, les résidents décident de se faire justice eux-mêmes. Une chasse à l’homme commence… La traque est sans pitié et laisse à peine une lueur d’espoir dans la solidarité humaine.
Ce film n’est pas un film de science fiction. S’il se présente comme une allégorie de l’obsession sécuritaire des USA après les attentats du 11 septembre, il est d’autant plus inquiétant qu’il frôle le vraisemblable.
Mardi 18 mars à Esqualens dans la banlieue de Toulouse, en France, un jeune braque un boulanger avec un pistolet factice. Gazé à la bombe lacrymogène par la caissière il s’enfuit sans demander son reste.
Le patron de la boulangerie ne veut pas en rester là. Il prend son 4X4, traque le jeune, le retrouve, le coince contre un mur et le tue.
Commentaires d’internautes lus sur le site de Libé Toulouse qui donne l’info :
« Ce boulanger excédé a réagit, et c’est tant mieux, si toute les petites frappes pouvait penser aux conséquences que peuvent avoir leur actes ça serait pas un mal, mais sont-ils équipé pour (penser) ? »
« Pourquoi nos bonnes âmes de gôôôôche se manifestent-elles quand un jeune délinquant est tué, et jamais quand un boulanger (ou épicier, ou quelque autre personne travaillant normalement) est tuée, agressée, blessée, frappée par ces mêmes délinquants? »
La Zona de Rodrigo Pla est-elle vraiment une fiction ?
11. France : l’Etat de guerre ?
Quatre policiers blessés, dont un hospitalisé : c’est le bilan d’un braquage qui tourne au guet-apens le 2 mars à Grigny dans la banlieue parisienne, une ville où les armes avaient déjà parlé en 2005. En fait le braquage d’une boulangerie semble avoir servi d’appât à l’opération principale : attirer la police dans u guet-apens. Comme à Villiers le Bel après les émeutes de novembre 2007, la mobilisation de la police scientifique et l’appel à la dénonciation anonyme (rémunérée) a ouvert la voie à une descente musclée et massive des forces de l’ordre. Le ton monte entre les quartiers populaires et le pouvoir.
Le nouveau journal en ligne français Mediapart (http://www3.mediapart.fr/ ) révèle le 18 mars l’existence de deux rapports internes du Ministère de l’Intérieur qui analysent les faiblesses tactiques de la police dans la gestion des affrontements de novembre. L’un émane de la Direction Centrale de la Sécurité publique et l’autre, de la Direction Centrale des Compagnies Républicaines de Sécurité. Respectivement quinze et trente et une pages.
Leurs conclusions sont identiques. Pas d’entraînement, défaut de stratégie, défaut d’information, défaut de matériel… Bref beaucoup trop d’improvisation.
Les rapports font un certain nombre de préconisations : la création d’une brigade spécialisée, la dotation des troupes en nouveau matériel, notamment en matériel aérien ou en « flash-ball » plus performants, la renaissance des brigades motocyclistes dissoutes après la mort d’un manifestant, Malik Oussékine, en 1986, l’engagement systématique du « RAID »[1] (brigade sopécialisée dans l’intervention à haut risque), l’augmentation des stocks de munitions et l’élaboration de « dossier secteur » pour chaque quartier sensible.
Nous voici donc pleinement rassurés. A défaut de plan social et urbain ambitieux pour les banlieues, le gouvernement va se doter d’un plan militaire digne de ce nom. Qui a parlé de guerre aux pauvres ?
[1] « Recherche Assistance Intervention Dissuasion »
10. La banlieue est en Afrique
L’Europe débat de la vie chère. L’Afrique s’enflamme. D’après les dernières estimations officielles, les émeutes au Cameroun au mois de février ont fait quarante morts. Plusieurs grandes villes avaient connu de violents affrontement notamment la capitale économique, Douala (26 morts tombés sous les balles de la police). A l’origine de l’explosion : une grève illimitée lancée par les organisations syndicales des transporteurs urbains qui réclamaient une baisse du prix du carburant. La grève, très suivie, a ouvert les vannes de la colère contre la vie chère entre le 23 et le 28 février. La répression a été féroce. Début mars , quelque 200 personnes, en majorité des jeunes, sans assistance d’avocats, auraient été condamnées à 2 ans d’emprisonnement par le tribunal de première instance de Yaoundé.
A peu près au même moment, le coût élevé de la vie a donné lieu à des émeutes dans trois grandes villes du Burkina Faso. L’émeute a d’abord touché Bobo-Dioulasso, la deuxième ville du pays, le 20 février. Elle s’est poursuivie à Bobo le lendemain ainsi qu’à à Ouhigouya, la troisième plus grande ville, située à quelques centaines de kilomètres au nord de Bobo-Dioulasso, et à Banfora, dans l’ouest. Des édifices publics ont été détruits ou incendiés, notamment par des marchands et des commerçants, descendus dans la rue pour dénoncer la hausse des impôts et du prix des marchandises.
Début mars, c’est dans l’ouest de la Guinée, à Fria qu’après trois jours de coupures d’électricité, de violentes manifestations ont eu lieu.. Les manifestants s’en sont pris à des hôtels et aux domiciles d’expatriés travaillant pour une usine de transformation de bauxite, responsables selon eux des coupures d’électricité.
L’émeute urbaine deviendrait-elle l’une des nouvelles dimensions de la mondialisation ?
9. La Chine aussi…
La Chine a-t-elle ses banlieues ? La croissance urbaine en Chine défie aujourd’hui l’imagination et les sens des mesures et des échelles occidentales. On le sait en théorie. On l’imagine mal. Cette urbanisation se nourrit de prodigieuses dynamiques industrielles et de non moins prodigieux mouvements de population. La Chine est un monde à elle seule. Elle n’a besoin de personne pour connaître les tensions et les bouleversements humains de la mondialisation. Les immigrés en Chine sont chinois (d’une province lointaine). Les sans papiers en Chine sont eux-mêmes chinois mais résidents d’une ville sans permis de résidence.
Même si le contrôle de l’information ne laisse filtrer que quelques éléments, nous savons avec certitude que la Chine connaît aujourd’hui tensions sociales urbaines et émeutes en nombre respectable.
Trois morts et une trentaine de blessés en novembre à Chongqing à l’occasion de l’ouverture d’un magasin Carrefour. Dans la même ville en juillet, 10 000 personnes avaient manifesté contre l’arrestation d’un couple qui protestait contre les autorités accusées d’avoir trop tardé à transporter leur fils mortellement poignardé dans une rixe. Et comme souvent (ou comme partout) l’émeute se termine par la destruction de la voiture de police.
A Zhengzhou en juin, l’émeute étudiante avait eu comme point de départ l’arrestation arbitraire de deux jeunes par la police.
A Dongguan en 2004, accusé d’avoir volé une mobylette, un jeune travailleur migrant avait été battu à mort par la police dans la ville. Suite à cet incident, des milliers de personnes étaient descendues samedi dans la rue pour affronter les forces de police. Bilan non officiel de cette émeute de grande ampleur rapporté par la presse de Hongkong : 4 morts et une centaine de blessés.
Vous avez dit mondialisation ?
Février
8. Villiers le Bel : l’émeute criminalisée
Le 18 février 2008, sur la base de dénonciations anonymes payantes 100O policiers et on ne sait pas combien de journalistes investissent la petite ville de Villiers le Bel et opèrent une trentaine d’interpellations pour participation aux émeutes de novembre 2007. L’opération est impressionnante, menée comme une opération militaire. Tout a été mis en œuvre comme pour une enquête criminelle : examen de la vidéosurveillance, police scientifique, relevé d’ADN sur les canettes de bière…
L’émeute qui a suivi la mort toujours inexpliquée de deux jeunes en novembre est qualifiée juridiquement de « crime». On attend des condamnations « exemplaires ».
La presse critique la médiatisation de l’opération mais passe les images à l’envie. La Ministre dément la médiatisation mais ne convainc personne. La gauche dénonce l’opération qui stigmatise la ville et se demande si la banlieue n’attend pas autre chose…Mais un consensus semble régner sur le fond : « ce n’est pas bien de s’en prendre à la police, on ne peut quand même pas défendre des émeutiers ». Même lorsqu’on arrête chez lui comme un criminel au petit matin le frère de l’une des victimes.
Pas une voix, je dis bien pas une voix , n’a mis en regard la débauche de moyens déployés contre les supposés émeutiers et l’absence totale d’information donnée sur l’avancement de l’enquête sur la mort des deux jeunes Moushin et Larami, dont les noms ne sont même pas prononcés et qui restent les deux victimes avérées de ces journées,
Le pouvoir a clairement choisi ses ennemis : ce sont ceux- qui s’indignent, ceux que la douleur étouffe. La gauche, elle, reste silencieuse. Comme si la violence de cette répression ne concernait pas les libertés publiques. Comme si les victimes ne faisaient pas partie du peuple. Comme si tout cela se passait dans un autre monde : la banlieue sans doute.
7.Six jours d’émeutes au Danemark
Que s’est-il passé à Copenhague début février ? Peu d’agences de presse se sont fait l’écho des six jours d’émeutes qui ont embrasé plusieurs quartiers. Tout est parti dimanche 10 février de Norrebro, quartier déjà théâtre d’affrontements en mars et en octobre 2007 suite à la fermeture d’une maison pour jeunes autogérée, la Ungdomhuset. A Copenhague on compte 28 voitures incendiées, 35 feux de bennes à ordures et 14 de poubelles. Mais d’autres foyers de tensions sont apparus : à Arhus, dans l’ouest du pays, à Odense, où on signale le début d’incendie volontaire d’une école et en Zélande du Nord
Une certaine presse danoise a eu beau jeu d’y voir la « réplique islamiste » à une nouvelle publication de caricatures de Mahomet par 17 quotidiens du pays le 13 février. Mais l’exaspération qui a éclaté là a sans doute d’autres raisons.
Récemment la police a été autorisée à effectuer des recherches d’armes même en l’absence d’indices ou de soupçons. Elle a mené des opérations de type aléatoire dans des quartiers de Copenhague à forte concentration immigrée. Il s’agit notamment de Noerrebro et Vesterbro où ont justement démarré les émeutes. Nulle besoin de caricatures : les contrôles policiers au faciès systématiques ont suffi à souffler sur les braises et à lancer dans la rue des émeutiers de 10 à 12 ans pour certains.
Pourtant les autorités sont perplexes : « Nous ne savons pas exactement ce qu’il y a derrière ça », a déclaré à l’AFP Flemming Steen Munch, porte-parole de la police de Copenhague. Et comme il se doit le gouvernement a déclaré qu’il appliquerait la tolérance zéro contre les fauteurs de trouble. Plus de 55 personnes, âgées de 15 à 25 ans, ont été arrêtées, inculpées d’incendie volontaire et violences contre agents de la force publique. La routine de l’autisme politique ordinaire.
6. Guerres urbaines, guerre aux pauvres
Rio de Janeiro, 30 janvier au matin : une vaste opération de police commence dans deux favelas du nord de la ville Jacarezinho et Mangueira. Opération quasiment de routine dirigée contre les trafiquant de drogue, loin des mois de combats entre la police et les réseaux de celle d’Alemão au début de l’année. Les quartiers pauvres du sud deviennent des théâtres habituels de guerre urbaine. A l’Aube du 30 janvier on compte 9 morts selon les agences locales citant la police, « trafiquants présumés ». Dans la matinée, l’opération continuait et la police, prudente, prédisait un alourdissement du bilan. Mais de la réalité du bilan nous ne saurons rien en Europe. Silence des agences. Cette guerre là est bien lointaine.
12 février, à Paris, XIII arrondissement, 400 policiers sont mobilisés dans une opération d’une grande brutalité contre un foyer de travailleurs migrants. L’opération est présentée par les actualités télévisées comme une volonté de lutte contre les « marchands de sommeil » et l’habitat insalubre. Les journalistes joignent l’image à la parole. On a peu de peine à comprendre dans quelles conditions infâmes étaient logés ces travailleurs de l’ombre, ouvriers pour la plupart, soutiers de la mondialisation. On n’est pas loin des favelas de Rio au cœur de la capitale d’un des plus riches pays du monde.
Certes, ici il n’y a eu ni combats ni morts à déplorer. Juste une trentaine de portes ont été brisées. Mais ce ne sont pas les « marchands de sommeil » qui ont été arrêtés. Ce sont 105 étrangers en situation irrégulière qui ont été transférés en centres de rétention administrative essentiellement des Maliens et des Sénégalais et risquent une expulsion.
L’opération « humanitaire » était bien une rafle destinée à grossir les chiffres d’expulsion affichés par le ministre de l’Identité nationale. Sommes-nous en guerre ?
5. Danemark : le bonheur loin des banlieues?
Connaissez-vous Ringkøbing, petite ville danoise où 10000 personnes vivent au bord de la mer du Nord ? L’université de Cambridge, dans une étude sur le bonheur en Europe, l’a placée en tête du hit parade. Les administrés de Torben Norregaard; maire de Ringkøbing sont heureux et le disent.
Ce résultat n’a pas manqué de susciter des commentaires, parfois ironiques : Voici bien l’apologie du bonheur mesquin de la petite ville provinciale repliée sur son conformisme, ce « sens élevé de la communauté » mis en avant par le maire. Mais dans le même temps, c’est la ville horlogère du Locle (10240 habitants), au cœur du Jura neuchâtelois qui a été classée « ville la moins attrayante de Suisse » !
Quel est alors le secret de Ringkøbing qui ne fait pas figure d’exception dans un pays souvent bien placé dans les enquêtes sur la qualité de la vie ? Est-ce un paradis fiscal ? Un laboratoire de la modernité néolibérale ? Certes non. Les impôts sont élevés (la moitié du revenu) et la notion de « bouclier fiscal » ignorée. C’est cette fiscalité qui permet une couverture sociale qui fait presque figure d’anachronisme : accès gratuit à l’assurance maladie, à l’école, aux maisons de retraite. N’en déplaise à certains, ce taux de couverture sociale ne décourage pas l’emploi : le chômage est bas.
Le sentiment de « sécurité », dont parlent les danois de Ringkøbing n’a rien à voir avec un quelconque déploiement policier. Ici c’est l’insécurité sociale qui est combattue et les institutions y gagnent en légitimité.
Sans doute la ville de Ringkøbing est-elle loin des banlieues. Elle nous rappelle pourtant des choses simples : la confiance dans l’Etat, et la paix civile passe par l’organisation de la solidarité publique, sûrement pas par sa mise en pièce. Une leçon a méditer
Janvier
4. France : l’impossible « plan banlieues »
Le nouveau pouvoir installé en France depuis le 6 mai 2007 pensait construire un consensus sur la stigmatisation des populations les plus précarisées: immigrés, sans papiers, quartiers populaires. Depuis son arrivée, le gouvernement des Nicolas Sarkozy a, certes, engrangé les succès dans la remise en cause du droit du travail, des retraites, du statut des universités, la fragilisation du service public de l’audio visuel ou les cadeaux fiscaux aux plus aisés. Mais la surprise de ces derniers mois est certainement constituée par la résistance de la société à la chasse à l’homme organisée sous prétexte de lutte contre « l’immigration clandestine ». A travers le « Réseau éducation sans frontière », des parents, solidaires d’autres parents quelle que soit leur origine ou leur situation, protègent les enfants menacés, anticipent les rafles, se mobilisent contre les détentions arbitraires.
Dans ces conditions, ce n’est sans doute pas un hasard si ce même gouvernement cafouille devant l’échéance qu’il avait lui-même fixé : le « plan Marshall » pour les banlieues. Au-delà des tensions entre la ministre, la très catholique madame Boutin et sa secrétaire d’Etat venue du PS, la fondatrice de « Ni pute ni soumise », Fadela Amara, l’embarras politique est bien réel.
En novembre, la mort de deux jeunes de Villiers le Bel dans une collision avec une voiture de police a fait resurgir le spectre de l’émeute de 2005. Cette fois ci l’embrasement fut sans doute court et localisé. Mais cette fois ci les armes ont parlé. Quoiqu’il en dise, le pouvoir sait que la colère est profonde et que les problèmes des quartiers populaires ne se résoudront ni par une augmentation des effectifs de police ni par des effets d’annonce qui n’impressionnent plus personne. Les banlieues ne sont pas solubles dans le sarkozysme.
3. Davos, la bourse, les banlieues
Cette semaine est marquée par trois événements dont on ne verra pas immédiatement qu’ils sont étroitement liés les uns aux autres : le sommet économique mondial de Davos, le forum social des banlieues au Brésil et la tempête boursière..
Davos est, par excellence, le sommet de la mondialisation. C’est parce que Davos se tenait fin janvier que depuis le début du millénaire, le mouvement altermondialiste a pris date et convoque le forum social mondial dans la dernière semaine de janvier. En 2007 c’était à Nairobi. En 2009 ce sera à Belem.
Ce sommet économique mondial se réunit aujourd’hui sur fonds de crise boursière. A l’origine du Tsunami qui fait trembler les places financières mondiales : l’affaire des « subprimes » américaines dont on a déjà entendu parlé cet été. De quoi s’agit-il ? D’une façon, inventée par les marchés financiers, de faire du profit sur la misère humaine. Des prêts sont accordés sans vérification de ressources, en général pour des achats immobiliers, à des ménages modestes. Financièrement le risque est grand et donc le taux d’intérêt très élevé. Le risque devenu promesse de profit (par le taux d’intérêt) se transforme en produit financier intéressant qui se revend et se rachète dans toutes les places mondiales. Oubliées les millions de familles qui, faute de pouvoir rembourser, se retrouvent à la rue aux USA ! Retour au réel : une fois ces millions de familles ruinées, le produit financier se dégonfle et perd de sa valeur. Il reste une morale dans ce monde et on ne fait pas impunément du profit sur la pauvreté urbaine !
Vive le Krach ? Vive surtout le « forum da périphérias » qui se tient du 24 au 26 janvier à Dunas, Pelotas, Rio Grande do Sul, Brasil.( http://www.uniperiferia.org.br/index.htm ). Puisque 2008 sera une année sans Forum social Mondial, c’est sans doute la meilleure réponse possible au sommet de Davos !
2. Le pire des mondes possibles
Les remarques acerbes faites par Benoit XVI à Walter Veltroni sur “l`état de dégradation” et “l`aggravation de la pauvreté” dans certains quartiers de la périphérie romaine ont fait le tour de l’Italie et sont en train de faire le tour du Web mondial. Au-delà des polémiques politiques ou des comparaisons hasardeuses -l’architecte Massimiliano Fuksas déclarant “les banlieues de Paris et de Londres sont beaucoup plus dégradées que les nôtres”-, l’épisode mérite réflexion.
La remarque de Benoit XVI devrait en effet valoir, selon l’expression latine consacrée, « Urbi et orbi », « Dans la ville de Rome et dans le Monde ». On ne saurait trop conseiller à tous ceux qui se préoccupent de l’état des banlieues de leur ville d’avoir un regard un peu plus mondial sur ce que Mike Davis appelle dans son dernier livre « Le pire des mondes possibles ».
Au-delà des quartiers dégradés de périphérie c’est en effet une part croissante de la population urbaine mondiale qui vit aujourd’hui dans des bidonvilles : 55 % en Inde, 38 % en Chine, 33 % en Argentine, et même 6 % au USA ! Certains bidonvilles sont de vraies mégapoles comme celui de Nezal-Chalco-Izta à Mexico avec ses 4 millions d’habitants. Mais si les 30 plus gros bidonvilles sont dans la périphéries de villes du sud, les métropoles du nord ne sont épargnées ni par les bidonvilles qui refleurissent dans les interstices de la périphérie, ni par cette forme moins visible de dégradation des conditions de vie urbaine qu’est le squat.
Ces urbains en souffrance ne constituent pas une population surnuméraire : ce sont les soutiers de la mondialisation, les ouvriers surexploités de la nouvelle production urbaine, le défi social et politique auxquels sont confrontés tous les gouvernements urbains du monde. Les périphéries urbaines ne sont pas aux marges de notre monde : elles en sont le centre.
1. Banlieue : Bonne année 2008 !
Les banlieues ont été au rendez-vous de la Saint-Sylvestre : 878 véhicules ont été brûlés durant la nuit du réveillon. Un bonne moyenne au regard des 425 incendies de l’an dernier et des 333 deux ans avant. Par tradition, c’est l’Alsace (une centaine de véhicules) et les villes de Strasbourg (28 voitures), Mulhouse (15) et Colmar (15) qui gagnent au score. Mais la Bretagne n’est pas en reste et quarante voitures sont incendiées dans la région de Nantes.
« Nous sommes là » rappellent ainsi les jeunes des quartiers populaires. La géographie des fêtes n’est pas forcément celle de l’année. La Seine-Saint-Denis (le fameux 9-3) d’où étaient parties les émeutes de 2005 est resté calme. Comme le Val d’Oise, où se situe la ville de Villiers le Bel où deux jeunes ont été tués fin novembre par un véhicule de police.
Non : la Saint-Sylvestre n’est pas un moment de colère. C’est un moment on rappelle son existence à de vieilles connaissances. C’est à la totalité de la classe politique que ces jeunes ont envoyés leur vœux, à cette droite au pouvoir et à cette gauche respectueuse réunies dans la condamnation des « voyous » et dans le silence sur les discriminations qui frappent ces jeunes et leurs familles.
Que sont ces quelques 878 véhicules face à la situation ordinaire ? Les émeutes de 2005 comme les affrontement à Villiers Le bel en novembre ne sont pas des coups de tonnerre dans un ciel serein. Près de 40 000 véhicules ont brûlé en France en 2007. C’est en moyenne tous les quinze jours que se déclenche une émeute dans un quartier. Le pouvoir le sait et s’y prépare : le 31 décembre les quartiers de Strasbourg ont été survolés par des « Drones » ces avions espions sans pilotes d’origine militaire qui font maintenant partie du matériel de la police urbaine.

